Piano contemporain aux Bouffes du Nord avec les lauréats du concours d’Orléans
Célébrant la dix-septième édition du Concours international de piano d’Orléans, le concert des lauréats, accueilli par le Théâtre des Bouffes du Nord à Paris, invite sur scène les trois finalistes ainsi que l’Ensemble intercontemporain sous le geste du compositeur britannique Thomas Adès à qui était commandée l’œuvre imposée de la finale.

C’est le pianiste Carter Muller (2ᵉ Prix Caisse des Dépôts et Prix du public) qui ouvre le bal avec trois pièces extraites de son programme de concours. 90+ d’Elliott Carter, une pièce de 1994, est écrite pour les 90 ans de son ami Goffredo Petrassi. Elle fait d’emblée apprécier la belle maîtrise du clavier et l’anticipation du geste du jeune pianiste au sein d’une écriture complexe et d’un espace sonore éclaté. Lent, vague, indécis est l’un des Cinq Préludes op.74 d’Alexandre Scriabine dont le titre campe l’atmosphère. La courte page fait office d’interlude sous les doigts de l’interprète avant la pièce d’une toute autre envergure de Michaël Levinas, Paréidolie, commande du Concours au compositeur et pianiste pour l’œuvre imposée de la demi-finale.
Le titre désigne ce phénomène qui conduit à reconnaître une forme familière dans une perception incertaine. Transposé dans l’univers musical, il devient le principe même d’une recréation du passé à travers le geste contemporain. Ainsi Levinas entreprend-il un dialogue singulier avec l’héritage de Bach (architectures contrapuntiques) et l’émancipation virtuose de l’écriture romantique (Schumann demeure) au sein d’une exploration du clavier dont le compositeur interroge les résonances, les équilibres et les instabilités. Carter Muller en appréhende la densité polyphonique et les grandes trajectoires avec l’intelligence du texte, la générosité du geste et la fluidité du discours. Laissant émerger une sorte de mélodie infinie d’une belle expressivité, il donne à ce mouvement constant des flux sonores sur le clavier son pouvoir d’envoûtement.

Plus ludique et espiègle s’annonce le programme de la pianiste taïwanaise Shan Shi Hsu (3ᵉ Prix André Chevillion-Yvonne Bonnaud) qui débute son récital avec Rima n°1 de l’Italien Franco Donatoni. Explorant les différents registres du clavier, la pièce installe une sorte de mouvement perpétuel où la virtuosité participe d’une mécanique de l’écriture faite de surgissements et de contrastes abrupts. L’engagement et l’énergie du geste de la pianiste galvanisent, tout comme la vitalité de son jeu. Elle enchaîne avec huit numéros des Játékok (jeux) de György Kurtág qui révèlent la personnalité et le caractère bien trempé de la jeune interprète : elliptique, obsessionnel, poétique, enragé et drôle (La fille aux cheveux de lin), chaque saynète a son identité au sein de ce théâtre de sons (et de silence) où opère le geste habité et magnétique de l’interprète.

On est d’emblée séduit par la brillance du toucher, la digitalité légère et les aigus cristallins de la pianiste japonaise Mizuki Ono (elle remporte le 1er Prix Fondation Orcom – Blanche Selva), des qualités qu’elle exerce dans les trois œuvres choisies. La virtuosité à toute épreuve et l’élégance du geste font merveille dans Haïku de Christophe Bertrand qui utilise les proportions métriques de ce type de poème japonais (5-7-5) pour les macro et microstructures de sa pièce. La toile sonore est riche et remarquablement déployée, augmentée par la résonance partielle des notes silencieuses intégrées dans la pédale sostenuto. Arabesque (2003) de son compatriote Toshiya Watanabe met à l’épreuve l’énergie et la mobilité du geste de la pianiste. L’écriture y est spectaculaire, générant une circulation incessante des morphologies sonores où poings et avant-bras sont sollicités. Mizuki Ono lui confère une dimension quasi théâtrale saluée par les applaudissements du public. Plus sensuelles, les arabesques se dessinent également dans L’Île des sirènes, première pièce des Métopes (1915) de Karol Szymanowski. L’ambiance y est aquatique à la faveur d’une pédale forte très/trop active. Trilles et jeux de registres prolifèrent dans cette fresque sonore très impressionniste dont Mizuki Ono rend avec beaucoup de délicatesse les effets de miroitement et d’irisation.
On ne saurait, quant à nous, départager les candidats à l’issue de cette première partie de concert tant les qualités, certes différentes selon ces pianistes, révèlent de talents de de belles personnalités…

C’est Carter Muller qui revient au clavier pour interpréter, aux côtés des musiciens de l’Intercontemporain, Concerto Conciso de Thomas Adès, une œuvre conçue en 1995-96 et jouée ce soir dans sa nouvelle version. Mentionnons d’abord l’originalité du dispositif opposant trois violons (debout, derrière le piano) à quatre vents bruyants (trompette, trombone, tuba et saxophone baryton) auxquels s’ajoute la contrebasse. La percussion assure la dimension rythmique tandis que la clarinette, postée au centre, est un moyen terme entre les registres extrêmes.

Entre fanfare débridée superposant les tempi et clarinette klezmer, la première partie scandée par la batterie est de plus en plus foisonnante et festive, qui finit par submerger le piano. La cadence du soliste nourrie de nombreuses références stylistiques (Debussy, Messiaen…) calme le jeu avant d’aborder la « ciaconetta (le diminutif est savoureux) qui fait circuler entre les pupitres et sur le clavier un motif chromatique descendant, donnant naissance à des variations rythmiques en tous genres jusqu’à une fin cut.
Brouillant les frontières du concerto – le piano ne fait que participer à la fête – la pièce, très concise (10′), est aussi fantasque que turbulente, où la complexité de l’écriture toujours nerveuse et incisive ne se départ jamais de l’esprit de jeu.
Si l’édition 2026 du Concours international de piano d’Orléans, conduite par sa directrice Isabella Vasilotta, se referme sur ce superbe concert des lauréats, le Concours accompagne les jeunes artistes récompensés pendant deux ans, leur offrant notamment l’opportunité d’un enregistrement en studio et l’organisation de tournées nationales et internationales.















