L’Orchestre des Pays de la Loire en folie dans la Vienne début de siècle
L'Orchestre national des Pays de la Loire sous la direction de Sascha Goetzel nous propose un ébouriffant et inédit programme Schreker, Korngold et Křenek. Un voyage dans la Vienne post-romantique et convulsée du début du siècle.
« C'est une époque marquée par une beauté extraordinaire, une angoisse et un renouvellement« . Le chef d'orchestre Sascha Goetzel, dans la passionnante notice de présentation de son disque réalisé avec l'Orchestre national des Pays de la Loire, ne peut mieux résumer l'esprit qui a guidé cet enregistrement dédié à Franz Schreker, Erich Wolfgang Korngold et Ernst Křenek. Trois compositeurs majeurs de la musique viennoise de la première moitié du XXᵉ siècle, pourtant encore trop rarement joués.
Trop modernes pour la société d'avant le cataclysme de 1914-1918, considérés parfois comme trop classiques pour les avant-gardes de l'après-guerre, Schreker, Korngold et Křenek ont toujours été dans cet entre-deux, de plus bannis, du fait de leurs origines juives, par les dictatures des années 1930. Et pourtant, leur musique, clairement inscrite dans la tradition post-romantique des Gustav Mahler et Richard Strauss, est passionnante, d'une expressivité, d'une vie, mais aussi d'une forme de folie joyeusement désespérée que l'on retrouve dans la peinture de l'époque, celle de Klimt, Schiele, ou encore dans l'expressionnisme. Křenek a eu d'ailleurs eu son heure de gloire avec son opéra jazz Johnny spielt auf créé en 1927. « Les contradictions émotionnelles de cette époque, sa nostalgie, son agitation, son désir de transformation, nous sont profondément familières dans le monde instable mais créatif et dynamique d'aujourd'hui« , poursuit Sascha Goetzel. On ne peut mieux dire. L'Orchestre national des Pays de la Loire déploie dans ce disque toute la palette des couleurs, les élans de passion, le mystère et l'ironie qu'exigent ces musiques complexes, totalement maitrisées sous la baguette experte de Sascha Goetzel.
Dès l'ouverture crépusculaire de l'opéra Die Gezeichneten (Les Stigmatisés) de Franz Schreker, on sent qu'un grand souffle va emporter ce disque. Composée en 1918, cette partition étrange nous emmène entre expressionnisme et symbolisme, dans un scintillement de couleurs. Entre 1912 et 1928, Franz Schreker était l'une des vedettes de l'opéra viennois. Jusqu'à ce que le joug nazi et les campagnes antisémites mettent fin à sa carrière avec le bannissement de ses œuvres à partir de 1933. A l'écoute de cette musique prodigieuse on ne peut que regretter l'oubli dans lequel il est tombé.
On connaît surtout Erich Wolfgang Korngold pour ses rutilantes compositions pour le cinéma, archétype de la musique de l'âge d'or d'Hollywood. Mais avant son exil aux Etats-Unis en 1930, également pour fuir le nazisme, Korngold était aussi une « star » à Vienne. Enfant prodige, encensé par Gustav Mahler, auteur à 17 ans d'un grand opéra, Die tote Stadt, Korngold connut un succès prodigieux dans les années 1920. La Sinfonietta op.5 proposée sur ce disque date de 1912. Korngold n'a que 15 ans quand il compose cette « petite symphonie » de 43 minutes à l'orchestration opulente. Tout ici est gorgé de joie adolescente, d'insouciance, de rêves immenses. Là encore, Sascha Goetzel réussit l'exploit de ne jamais tomber dans l'excès facile et révèle, avec un Orchestre national des Pays de la Loire en grâce, toute la subtilité de cette musique « bigger than life » et son humour sous-jacent.
De l'humour, il y en a également beaucoup dans le Potpourri op.54 d'Ernst Krenek qui conclut le disque. Au cours de sa très longue carrière, Krenek a tâté de beaucoup de styles différents, du post-romantisme au dodécaphonisme, en passant par le jazz et la musique électronique. Composé en 1927, son Potpourri est surtout un condensé de son époque. Dans cette partition jubilatoire, on retrouve les ambiances cabaret d'un Kurt Weill, mais aussi de l'impressionnisme, du néo-classicisme, du jazz, du tango, de la mélancolie d'Europe centrale. Tout cela pourrait paraître confus, décousu. Il n'en est rien. C'est au contraire rempli d'inventivité, de vie et totalement irrésistible.
Une fois de plus, l'Orchestre national des Pays de la Loire sous la baguette de Sascha Goetzel est exemplaire de cohésion et d'équilibre, avec un enthousiasme et un engagement communicatifs. Un disque majeur.
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