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La Huitième de Mahler par Kirill Petrenko à Berlin, la grâce de l’acte créateur

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Berlin. Philharmonie. 17-I-2026. Gustav Mahler (1860-1911) : Symphonie n° 8. Jacquelyn Wagner (soprano/Magna peccatrix), Golda Schultz (soprano/Una poenitentium), Jasmin Delfs (Mater gloriosa), Beth Taylor (alto/Mulier Samaritana), Fleur Barron (mezzo/Maria Aegyptiaca), Benjamin Bruns (ténor/Doctor Marianus), Gihoon Kim (baryton/Pater ecstaticus), Le Bu (basse/Pater profundus) ; Rundfunkchor Berlin, Bachchor Salzburg, Knaben des Staats- und Domchors Berlin ; Berliner Philharmoniker ; direction : Kirill Petrenko.

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Avec un orchestre au sommet de son art, propose une interprétation lumineuse et dynamique du monument mahlérien.

avait déjà beaucoup dirigé Mahler dans ses concerts symphoniques à l'Opéra de Munich ; après son arrivée à Berlin, il continue sur cette piste, mais sans la frénésie de certains de ses collègues pressés d'arriver au terme d'une intégrale : le moment est donc venu pour la monumentalité de la Huitième Symphonie, pour deux concerts à Berlin suivis de deux autres au festival de Pâques de Salzbourg – l'un des deux chœurs du soir est salzbourgeois, ce n'est pas un hasard.

Il n'y a pas mille musiciens ce soir sur la scène de la Philharmonie, mais environ 350, déjà plus que ce qu'elle peut accueillir – le chœur masculin et les enfants sont installés à l'arrière-scène. Mais le défi que pose l'œuvre n'est pas seulement là : rares sont les salles qui permettent d'écouter ses débordements sonores sans que l'acoustique sature, et même ici la fin de la première partie devient parfois confuse – placer les solistes entre chœur et orchestre pour cette première partie aurait sans doute évité une partie du problème. Mais l'essentiel est sauf, et la direction de permet d'apercevoir ce qui, il y a un peu plus d'un siècle, a enthousiasmé les spectateurs de la création à Munich : pas seulement l'effet de masse, mais une vision enthousiasmante de la force créatrice, célébrée comme un élan collectif et pas comme la souffrance individuelle d'un surhomme. On l'entend dès l'invocation initiale, dynamique plutôt que massive ; on l'entend aussi dans un admirable prélude de la deuxième partie, d'une émotion à fleur de peau, profondément humaine, avec l'intensité de la meilleure musique de chambre. On le voit déjà dans la durée de cette exécution : avec moins de 75 minutes, il n'y a pas le temps pour les alanguissements romantiques ou pour les vaines démonstrations de force, mais Petrenko sait aussi admirablement ménager des respirations, des moments suspendus de tendresse et de grâce – et ces contrastes qu'il ne néglige pas ont le mérite de mieux souligner la structure d'ensemble et de rompre le monolithisme qu'on a souvent reproché à cette œuvre hors norme.

Face à la masse des exécutants devant lui, Kirill Petrenko ne tremble pas : les deux chœurs réunis pour l'occasion, le et le Bachchor de Salzbourg, apparaissent impeccablement préparés, et eux du moins ont le temps de faire toutes les nuances nécessaires ; de même, les enfants du principal chœur juvénile de Berlin, garçons et filles, ont toute la vivacité malicieuse, tout l'élan enthousiaste que Mahler en attendait.

Mais la rapidité ne va pas sans quelques sacrifices : , et semblent toutes les trois pressées par le temps – si Mahler indique le tempo comme fliessend et nicht schleppen (fluide, ne pas traîner), il y a bien des nuances possibles entre l'alanguissement et la précipitation. C'est d'autant plus regrettable que, comme on a pu le voir au cours de la première partie, l'ensemble féminin est remarquable : le beau mezzo chaleureux de , qui avait fait chavirer le public salzbourgeois cet été dans le final du Chant de la terre, est décidément idéal pour Mahler et on espère l'entendre bientôt dans tout ce que le compositeur a écrit pour sa voix. Parmi les sopranos, fait merveille avec la clarté de son timbre et sa projection sans faille ; , moins gênée par le tempo en Gretchen pénitente, manque au contraire un peu d'impact. n'a que les quelques mesures de la Mater gloriosa pour se faire entendre, depuis la tribune de l'orgue de la Philharmonie, mais elle le fait avec une autorité lumineuse qui rend cette intervention marquante. Le bilan est plus contrasté chez les hommes, le meilleur étant sans conteste le baryton en ardent Pater Exstaticus ; en Doctor Marianus manque quant à lui d'ampleur et de lumière, avec un timbre nasal qui n'aide pas, même si sa dernière intervention prend enfin une dimension un peu plus héroïque.

Surtout, l'orchestre confirme six ans après la prise de fonction de Kirill Petrenko qu'il a retrouvé toutes les qualités que lui avait données autrefois Claudio Abbado : cela concerne les solistes, certains recrutés par Abbado lui-même comme le hautboïste Albrecht Mayer, d'autres plus récents comme le premier violon Daishin Kashimoto recruté en 2009, qui ne tremble pas dans ses solos les plus marquants ; mais c'est tout aussi vrai de l'orchestre dans son ensemble : jamais il ne se mire dans sa splendeur sonore comme peuvent le faire ses collègues viennois, mais il n'est pas moins brillant.

Crédits photographiques : © Monika Rittershaus

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Berlin. Philharmonie. 17-I-2026. Gustav Mahler (1860-1911) : Symphonie n° 8. Jacquelyn Wagner (soprano/Magna peccatrix), Golda Schultz (soprano/Una poenitentium), Jasmin Delfs (Mater gloriosa), Beth Taylor (alto/Mulier Samaritana), Fleur Barron (mezzo/Maria Aegyptiaca), Benjamin Bruns (ténor/Doctor Marianus), Gihoon Kim (baryton/Pater ecstaticus), Le Bu (basse/Pater profundus) ; Rundfunkchor Berlin, Bachchor Salzburg, Knaben des Staats- und Domchors Berlin ; Berliner Philharmoniker ; direction : Kirill Petrenko.

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