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Roméo et Juliette : état de grâce à l’Opéra Bastille

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Paris. Opéra Bastille. 4-IV- 2026.. Roméo et Juliette. Chorégraphie : Rudolf Noureev. Musique : Serguei Prokofiev. D’après William Shakespeare. Décors et costumes : Ezio Frigerio. Lumières : Vinicio Cheli. Avec : Thomas Docquir (Roméo), Bleuenn Battistoni (Juliette), Andrea Sarri (Mercutio), Pablo Legasa (Tybalt), Manuel Giovani (Benvolio), Hohyun Kang (Rosaline), Keita Bellali (Paris), Sarah Barthez (la nourrice), le Ballet de l’Opéra de Paris. Orchestre de l’Opéra national de Paris, direction : Robert Houssart

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La reprise de Roméo et Juliette de Noureev n'a rien perdu de sa modernité et se renforce, au contraire, grâce à l'arme secrète du Ballet de l'Opéra de Paris : sa joie de danser.

A l'Opéra, il y a parfois des soirs de grâce. Certains jours où toutes les planètes sont totalement alignées. Où l'orchestre est généreux et le chef se donne à lui avec les bons tempis, où le corps de ballet est en forme, les solistes sont à leur juste place, les techniciens sont précis, les décors sont obéissants et les héros du jour sont en grande forme, entrainant avec eux les 200 personnes qui sont au service de l'oeuvre et les 2700 spectateurs de l'immense Opéra Bastille.

C'est ce qu'il s'est passé lors de la seconde représentation de cette longue série de 21 spectacles de Roméo et Juliette dans la version de . Dès l'ouverture , l'orchestre de l'Opéra de Paris, sous la baguette de , s'est révélé à l'aise, dans l'amplitude de Prokofiev. Le drame est là, dans la fosse et sur scène, dans la noirceur d'une rue macabre, que traverse une immense charrette couverte de corps. Le ton est donné. Lorsque la lumière se fait ensuite sur une place ensoleillée de Vérone, le jeune héros peut arriver.

Dès son entrée, on comprend que va être un très grand Roméo. Ce sont ses débuts dans ce rôle et au fil des terribles variations et pas de deux qui s'additionnent sur cet enfer narratif et chorégraphique, le jeune Premier danseur va justement s'étoffer en tant que Roméo, simple jeune homme amoureux, liquéfié et pétrifié par les morts qu'il suscite, bien malgré lui, sous ses pas. Le jeune danseur belge de 28 ans a d'emblée compris qu'il fallait se donner à fond au début, dans sa première grande variation, puis maitriser sa monture dans les nombreuses scènes narratives pour ensuite enchainer le grand pas de deux du balcon, les scènes de duel avec Tybalt (qui demandent tant d'attention pour ne pas se blesser), puis l'écrasant pas de deux de la chambre, avant le duo du songe avec Benvolio et, enfin, la mort. Il y a tant à maitriser dans ce Roméo et Juliette : assurer les redoutables pièges de la chorégraphie, avec ces changements de direction, ces variations lentes, ces tours attitudes, assemblées double, manèges, mais aussi les innombrables portés très acrobatiques et très vifs avec Juliette, lorsqu'il doit la rattraper en plein tour en l'air, ou la glisser au sol, la passer sur le dos et la porter en courant, allongée sur sa seule épaule.

n'y met pas que son immense facilité technique, il y montre tout le drame de son personnage, qui subit le poids du désespoir tout autant que le poids d'une chorégraphie volontairement épuisante, à l'image de la narration, mais aussi de l'inarrêtable partition de Prokofiev. C'est ainsi qu'il faut comprendre la longueur des deux grands pas de deux. Roméo et Juliette s'y épuisent d'amour, ne peuvent s'arrêter de faire parler leur corps, sachant leur union impossible et inéluctablement vouée à l'échec.

Pour aussi, ce sont de grands débuts en Juliette, et son arrivée, moins exaltante, est vite récupérée par son absolue musicalité et sa présence solaire. La jeune danseuse a déjà 27 ans, mais elle garde une allure si juvénile qu'elle est une Juliette encore bien adolescente. Et déjà bien mature, comme le veut Noureev, qui a toujours pensé que dans cette « love affair », c'est Juliette qui mène tout. On ne peut oublier sa moue face à Paris qui lui est offert en mariage, sa jovialité avec sa nourrice, et son absolue candeur avec Roméo, suivie de sa haine lorsqu'elle découvre qu'il a tué son cousin Tybalt et son effroi lorsqu'elle le découvre mort. Ce sont là, pour Juliette, des cascades émotionnelles vertigineuses, que domine avec une grande intelligence. Les deux interprètes ont trouvé cette combinaison idéale d'émotions jouées autant que dominées et font de leurs deux corps un alliage rare, parce que très homogène.

Cette même homogénéité se retrouve dans la prestance magnifiquement sèche et noire de en Tybalt, silhouette noueuse, œil noir et détaché, noble voyou, entrant en scène dans une fulgurante diagonale de grands jetés. Même homogénéité aussi dans l'absolue implication du corps de ballet. Là encore, dès les rixes entre Montaigu et Capulet, paillardes et jazzy (Noureev a aimé West Side Story dès ses premiers jours en Occident) on comprend que le Ballet de l'Opéra de Paris est en forme. Qu'il a la rage de jouer, de s'emparer de la scène, de l'histoire, de la musique et des décors, lesquels ont été refaits et parfois assouplis afin de partir en tournée. La chambre donne désormais directement sur un ciel bleu et non plus sur une grande porte Renaissance (il est permis à Juliette de rêver à un monde meilleur), le lit n'a plus de grille (elle a déjà brisé ses chaines), tandis que les premiers portants affichent les couleurs des familles, ce qui permet de comprendre d'emblée le poids des familles patriciennes. On contestera en revanche l'édredon de velours noir de la pierre tombale entouré d'un liseré blanc fluo moins heureux.

ll est rapidement évident qu'un ballet de Noureev bien dansé est un ballet qui devient extrêmement musical. On a beaucoup dit que Noureev ne l'était pas, qu'il alignait « trop de pas » par frénésie personnelle. Mais ce n'est nullement le cas ici. La frénésie n'étant que la transcription en mouvements des émois amoureux et de la violence qui tenaillent la pièce de Shakespeare. Et s'il ne fallait trouver qu'un bémol à cette soirée, ce serait sans doute le choix d'Andrea Sari en Mercutio, trop chic et sage, qui aurait dû échanger son rôle avec son comparse Benvolio, joué et dansé avec malice par , jeune lutin très prometteur.

Reste qu'il se dégage de ce drame dont on sort les larmes aux yeux, un état formidable et précieux chez ces danseurs : la joie. Cette joie immense de danser, qui était le plus important aux yeux de Noureev. En ce sens, ce soir-là, lui qui se cache derrière chacune des variations qu'il a troussé, était plus que jamais vivant. Et a vu certainement se lever, en , une prochaine Etoile idéale pour servir son répertoire.

Crédits photographiques : SE Park & P Marque © Julien Benhamou/Opéra national de Paris

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Paris. Opéra Bastille. 4-IV- 2026.. Roméo et Juliette. Chorégraphie : Rudolf Noureev. Musique : Serguei Prokofiev. D’après William Shakespeare. Décors et costumes : Ezio Frigerio. Lumières : Vinicio Cheli. Avec : Thomas Docquir (Roméo), Bleuenn Battistoni (Juliette), Andrea Sarri (Mercutio), Pablo Legasa (Tybalt), Manuel Giovani (Benvolio), Hohyun Kang (Rosaline), Keita Bellali (Paris), Sarah Barthez (la nourrice), le Ballet de l’Opéra de Paris. Orchestre de l’Opéra national de Paris, direction : Robert Houssart

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