Récital en demi-teinte de Momo Kodama en ouverture du Festival Chopin à Paris
C’est sous une chaleur dont il est superflu de préciser qu’elle fut accablante, que s’est ouverte dans l’Orangerie du Parc de Bagatelle, la 41e édition du Festival Chopin à Paris. La pianiste japonaise Momo Kodama a consacré l’intégralité de son programme à la musique du compositeur polonais.

La veille, en prélude à ce concert, sept remarquables jeune pianistes se produisirent l’après-midi sur scène. Autant de fortes personnalités dont il ne faudra pas oublier les noms : Gabriel Cassagnes, Martin Jaspard, Ahin Kim, Yedam Kim, Merwan Mazloum, William Winterstin et Miki Yamagata.
Cette année, les concerts du Festival Chopin à Paris reposent sur l’idée de « la liberté au cœur de la musique ». Il s’agit tout à la fois de l’aspiration à la liberté revendiquée par un compositeur en exil, mais aussi la volonté de la part des organisateurs du festival, de laisser les interprètes libres de choisir leur programme. En somme, une thématique… sans thématique.
Le récital de Momo Kodama s’inscrit dans une progression narrative et une chronologie explicite. En effet, les Mazurkas op. 24 (1836) introductives sont non seulement marquées par les racines polonaises du compositeur, mais plus encore par une approche à la fois intimiste et expérimentale de son écriture. En clôture de la soirée, la Sonate n° 3 (1844) demeure l’une de ses partitions les plus amples et spectaculaires.
Les trois premières mazurkas séduisent par un toucher à la fois précis et incisif, l’absence de tout pathos et une construction aussi nette qu’élégante. La dernière, en si bémol mineur, fait songer à une ballade dont l’architecture et l’harmonie se révèlent d’une complexité remarquables. Chopin indiquait à ses élèves qu’il fallait « effleurer à peine le clavier ». La lisibilité du jeu de Momo Kodama interdit toute suggestion d’une improvisation naissante ou d’une approche trop personnelle même “effleurée”. Notre sentiment est identique à l’écoute du Nocturne en ré bémol majeur dont le thème bien que d’origine italienne apparait peu chanté et si vivement éclairé à la main droite, qu’il nous prive de la brume chaleureuse qui referme la partition.
La rudesse combattive du Scherzo n° 2 s’écrase sous la chaleur du lieu et l’humour involontaire d’un paon dans le lointain du Parc de Bagatelle. Momo Kodama mesure ses efforts pour garder une énergie dans le plus populaire et le plus cinglant des quatre scherzi. Cette pièce qui se construit grâce à des ruptures incessantes, évoquant heurts et de combats (« tout s’entend dans cette maison des morts » déclara un jour le compositeur à l’un de ses élèves) se ternit. Momo Kodama raconte peu, concentrée sur l’architecture et l’organisation du déferlement des passions dans l’agitato et le piú mosso final.
Curieuse impression que les premières minutes de l’immense premier mouvement de la Sonate n° 3. On ressent comme une fuite en avant, comme s’il fallait en finir au plus vite et ne pas perdre la souplesse de la main droite. Avouons notre déception. La matière sonore n’y semble pas travaillée, les phrases encadrées dans un mezzo-forte constant et sans relief. Cela semble joué “à l’arraché”: la suggestion de l’accompagnement de lieder enchevêtrés a disparu. Si le flot musical échappe à tout contrôle, ce n’est pas tant que l’exaltation soit grande, c’est parce que l’interprétation se concentre sur un équilibre précaire. Le Scherzo qui suit – à la virtuosité comparable à celle des quatre Scherzi – traduit un climat fantastique assez proche de Robert Schumann et plus encore, dans cette version, des pièces virevoltantes de Mendelssohn. L’efficacité du jeu interdit de discerner soit le rêve, soit le cauchemar. Le Largo attire bien davantage. Le chant du mouvement qui s’ouvre et se referme par une marche est altier. Certains passages émeuvent par la grande maîtrise des émotions dont on ne sait la part de pudeur. On ne trouve guère l’esprit de la chevauchée héroïque dans le final. Certes, les tensions sont préservées, mais le toucher s’assèche et pousse à la faute. Est-ce l’atmosphère si pesante du jour qui aplanit l’agressivité voulue par le compositeur ?
Deux bis, une mazurka et La Fille aux cheveux de lin de Debussy nous laissent de marbre. Il y a parfois des circonstances extérieures à la musique, qui empêchent un artiste d’exprimer tout ce qu’il aurait souhaité.
Crédits photographiques : Portrait © Mario Borggreve ; Concert © Festival Chopin
Voir ici les prochains concerts du Festival : Festival Chopin à Paris du 21 juin au 14 juillet 2026














