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À Aix-en-Provence, El Cimarrón ou la liberté à vif

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Aix-en-Provence. Théâtre du Jeu de Paume. 20-VII-2026. Hans Werner Henze (1926-2012) : El Cimarrón, récital pour quatre musiciens ; livret de Hans Magnus Enzensberger d’après la vie d’Esteban Montejo et biografía de un cimarrón, de Miguel Barnet. Mise en scène : Elayce Ismail. Scénographie et costumes : Rosie Elnile. Lumières : Azusa Ono. Supervision musicale : Gabriella Teychenné. Avec : Iván García, basse, El Cimarrón ; Daniel Shao, flûtes ; Jean-Marc Zvellenreuther, guitare ; Minh-Tâm Nguyen, percussions

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Entre engagement politique, virtuosité instrumentale et célébration de la liberté, El Cimarrón de l’Allemand , œuvre emblématique du théâtre musical des années 1970, fait revivre sur le plateau du Théâtre du Jeu de Paume le fabuleux destin de l’esclave cubain Esteban Montejo.

L’expérience cubaine

« Je n’écris plus de la musique pour qu’elle me plaise ou qu’elle plaise à quelques amis », déclare Henze au lendemain de l’année 1968, « mais pour qu’elle aide le socialisme ». Ainsi naissent plusieurs œuvres témoignant de cet engagement politique. C’est au cours du second séjour du compositeur à Cuba, de novembre 1969 à janvier 1970, qu’il compose El Cimarrón sous-titré « récital pour quatre musiciens ». En deux parties et quinze tableaux, le livret, en allemand, de Hans Magnus Enzensberger reprend une part du récit de la vie de Montejo (les trente-cinq années de sa jeunesse) recueilli par l’ethnologue et poète Miguel Barnet avec qui le compositeur s’était lié d’amitié à Cuba. C’est grâce à lui qu’Henze rencontre Esteban Montejo, alors âgé de 104 ans…

Ayant grandi en captivité, le jeune Montejo connaît le travail forcé dans les plantations de cannes à sucre ; il réussit à s’évader et vivra durant de longues années seul dans les montagnes jusqu’à l’abolition de l’esclavage (« La fausse liberté »). Il se battra ensuite contre les Espagnols pendant la guerre d’indépendance, de 1895 à 1898. C’est cette trajectoire quasi héroïque que nous raconte, avec ses mots, le cimarrón, entre lutte intérieure, dialogue avec la nature et prise de position politique face à la guerre.

Créé en 1970 au Festival d’Aldeburgh dans sa version allemande, El Cimarrón – « Le marron » tel que se font appeler les esclaves en fuite – connaît une version anglaise pour baryton, dans l’adaptation de Christopher Keene ; mais c’est en espagnol que chante la basse – remplaçant le baryton Eric Greene initialement prévu –, longue silhouette pieds nus et vêtue de blanc dont la coiffe argentée fait tout le chic. Il est entouré de trois instrumentistes de haut vol, le flûtiste jouant cinq instruments différents (y compris le mélodica), le guitariste Jean-Marc Zvellenreuther (dont la chemise rouge constitue la seule tâche de couleur sur le plateau) et le percussionniste (directeur artistique des Percussions de Strasbourg), tous appelés à jouer, à se déplacer et à faire sonner d’autres instruments que le leur.

Liberté de l’écriture

« Je crois à l’écriture personnelle, naïve et exigeante, mais qui garde sa liberté et exclut toute ritualisation », une déclaration de Henze que l’on peut lire dans la biographie écrite par Jérémie Bigorie sortie à l’occasion du centenaire du compositeur fêté en cette année 2026. Biberonné à l’écriture sérielle par ses maîtres (Rufer et Leibowitz) et les sessions de Darmstadt, foyer ardent du dodécaphonisme, Henze en refusera tout dogmatisme sans pour autant renoncer à la technique sérielle qui traverse toute son œuvre. Elle est sensible dans l’écriture d’El Cimarrón où les passages de la flûte alto en flatterzunge (roulement de langue) liés à la guitare ou aux bongos ne sont pas sans évoquer l’arabesque boulézienne du Marteau sans maître. La partition exigeante navigue entre ces pages dûment écrites et d’une belle facture et des séquences plus libres faisant appel aux techniques de jeu étendues (souffle, tapping, archet frottant les cordes de la guitare, etc.) où les instrumentistes semblent réagir à des propositions graphiques (gestes et réservoirs de notes) qui guident leur improvisation. Abandonnant leur instrument, flûtiste et guitariste rejoignent plus d’une fois le set de percussions pour prêter main-forte à leur partenaire et faire monter la tension du récit, dans la scène de l’évasion (IV) notamment, accompagnée d’halètements, de cris et de sifflets.

 Un rôle écrasant

On évalue difficilement la part de l’écrit et du non-écrit dans ce qui est demandé à la basse vénézuélienne qui tient la scène sans défaillir durant les 80 minutes du spectacle. Le timbre est charnu et la projection magistrale, la basse louvoyant sans cesse entre voix parlée, scandée, psalmodiée, criée voire hurlée. Les passages acrobatiques des graves de son registre à l’aigu de son falsetto sont emblématiques du personnage hors norme qui est en train de s’exprimer. Il a parfois dans les mains des instruments bruyants comme ce grand güiro qu’il gratte nerveusement ou encore ces chaînes qu’il plaque furieusement sur le sol pour dire la violence du traitement subi par les victimes de la traite à Cuba. Plus diseur que chanteur – mais la mélodie (bribes de chant populaire, de choral ou d’hymnes guerriers) n’est que fugace dans El Cimarrón –,  a porté le rôle dans le monde entier et reste une des plus belles incarnations du personnage.

À l’unisson de la nature

Y a-t-il une place pour la mise en scène dans ce « récital pour quatre musiciens » où Henze considère les interprètes comme des co-créateurs, suggérant à travers les disdascalies de la partition le mouvement scénique et l’architecture de l’espace ? La metteuse en scène dit ne pas les avoir prises à la lettre, mettant l’accent sur la résonance spirituelle et l’élément mystique qui se glissent dans le récit à travers l’évocation du ciel et de la nature. Ainsi, dans la deuxième partie du spectacle, lorsque le tulle sur lequel jouait l’ombre du personnage se lève, apparaît un élément de décor lumineux (celui de Rosie Elnile) qui irradie le fond de scène sculpté par les lumières d’Azusa Ono. Répondant aux mêmes objectifs et faisant appel à la vidéo live, un cercle vert est projeté en hauteur qui détaille les différents objets que le cimarrón réunit sous forme de petit sanctuaire sur un guéridon. Un parti pris qui souligne et renforce l’importance de la nature dans laquelle le personnage trouve son véritable espace de liberté.

Remarquablement pris en charge par les quatre musiciens dont l’engagement physique autant que artistique impressionne, la vitalité scénique et l’impact de la musique auraient trouvé leur pleine efficacité à travers un travail assumé sur l’amplification du son pour conférer ce supplément de résonance et d’envergure spatiale qui nous a manqué lors de la représentation.

Crédit photographique : © Jean-Louis Fernandez

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