L’éloge du son, #2 par Denis Dufour
Complete Acousmatic Works, Vol. 2 clôture la somme impressionnante des œuvres acousmatiques écrites à ce jour par Denis Dufour. Ce deuxième coffret de 16 disques parus chez Kairos rend compte de l’ambition, de la diversité, de la profondeur et de l’importance historique de sa production.
Les 49 œuvres qui construisent ce bel objet (plus de 17 heures de musique), composées entre 1976 (la séminale Étude de composition, alors que Denis Dufour était encore étudiant au CNSM de Paris, en deuxième année d’électroacoustique) et 2024 (trois des pièces du cycle des acousmalides), sont organisées en différents genres, comme dans le premier coffret : mélodrames, art radiophonique, suites, tombeaux, cycle des acousmalides, musique sacrée, triptyques et moments musicaux.
Nous mettons ici en lumière quelques-unes des œuvres qui nous ont interpellés en particulier, parmi d’autres (car il faut bien faire un choix au sein de ce corpus d’une richesse phénoménale). Dans la catégorie des tombeaux, l’hommage à Pierre Henry, à l’occasion de ses 80 ans, PH 27-80 (2008), est une des œuvres les plus remarquables du coffret. On y retrouve les sons et l’esthétique de son illustre destinataire, mais c’est bien le compositeur Denis Dufour qui mène le discours, dans toute sa rigueur, son inventivité et sa force expressive, un magnifique hommage. Dans le même esprit, Les Joueurs de sons (1999) est une fresque captivante qui raconte une histoire de la musique électroacoustique par un fin connaisseur, depuis l’art des bruits de Luigi Russolo (1913) jusqu’aux technologies informatiques les plus moderne de la fin du XXe siècle, en passant par le club d’essai de Pierre Schaeffer, la musique concrète, les différentes écoles et studios qui se montent dans le monde, etc. La pièce évoque même les puissants beats techno qui ont révolutionné la musique populaire des années 90.
Les acousmalides sont des lieder acousmatiques, « le lieu d’une nouvelle théâtralité » (Jérôme Nylon), dans lesquels Denis Dufour met en musique les poèmes de Thomas Brando, comme Schubert le faisait pour les poèmes de ses amis. A l’instar de ce dernier, chaque nouvelle pièce est un bijou d’intertextualité musique/poésie, que l’on découvre avec délectation. Avoir le texte sous les yeux est un atout pour apprécier l’inventivité et la diversité de ces mises en musique (Rivage de la soif, 2011, Sommer Abschied, 2024, L’Ivre d’avril, 2002…).
Très fastueux également sont les moments musicaux, cette fois sans paroles. On y trouve le saisissant et très imagé Origine (2016), qui évoque de manière narrative les sons de la petite enfance du compositeur Dieter Kaufmann (le violon de son père, les bombardements aériens pendant la seconde guerre mondiale, la naissance de sa sœur, la fin de la guerre…). On y découvre l’éclatant Fanfare (1997), un hommage ludique à cet ensemble autant sonore et spectaculaire qu’un peu désuet, que l’électroacoustique fait rugir à souhait et briller de nombreuses couleurs. Anamorphose (2016), est une courte pièce écrite pour fêter le 150e anniversaire d’Erik Satie. Jouissive, pleine de légèreté et d’humour, elle se fonde sur des boucles orchestrales et instrumentales assemblées dans un esprit de zapping, un peu dans l’esprit des « musiques d’ameublement ».
C’est encore un caractère d’espièglerie qui est à l’œuvre dans la Messe à l’usage des enfants (1986-2019) sur un texte de Thomas Brando, pour laquelle Denis Dufour a enregistré les voix et les jeux percussifs de cinq enfants non musiciens âgés de 12 à 14 ans. Un sentiment de joyeux chaos découle de cette expérience. Le corpus du compositeur est aussi peuplé d’œuvres graves et profondes, à l’image de la suite Légende (1991-2002), qui évoque dans un climat dramatique les pérégrinations « d’un être tourmenté par le doute […] qui cherche le pardon à travers un voyage au-delà des illusions » (Jérôme Nylon).
Il faut ajouter à l’exploration de ce monde de sons celui du riche livret. Il comporte un guide d’écoute rédigé par Robin Rimbaud (artiste électronique britannique plus connu sous le pseudonyme de Scanner), et rassemble toutes les notices détaillées des œuvres (écrites par le compositeur lui-même, mais aussi par les fidèles Thomas Brando, Jérôme Nylon et d’autres collaborateurs), ainsi que tous les textes mis en musique ou sources d’inspiration (l’œuvre de Denis Dufour est grandement nourrie de littérature, et tout particulièrement des textes de Thomas Brando). Une page fondamentale de l’électroacoustique et de l’acousmatique, 50 ans d’histoire, indispensable !










