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Giuseppe Sinopoli, l’incompris

Décédé tragiquement, à l’âge de 55 ans, au pupitre, lors d’une représentation d’Aïda à Berlin, le chef d’orchestre-compositeur , commençait seulement à être reconnu par la critique internationale. Différentes rééditions rendent enfin justice à cet interprète au parcours et aux options interprétatives aussi singulières que souvent pertinentes.

Natif de Venise, en 1946, Sinopoli étudie la musique au Conservatoire Benedetto Marcello, et en particulier la composition avec Ernesto Rubin de Cervin. En jeune moderniste, il se perfectionne à Darmstadt auprès de , Karlheinz  Stockhausen et . Parallèlement, le jeune homme suit un cursus de médecine à l’université de Padoue  et il obtient, un doctorat sur un aspect psychiatrique de l’anthropologie criminelle.

Au début des années 1970, Sinopoli est un avant tout compositeur moderniste, membre de la Nouvelle école de Venise, groupe assez disparate de talents, mené par le professeur Rubin de Cervin, qui suivent les figures imposantes de et .  Le jeune Sinopoli est alors sous l’influence du sérialisme latin d’un Maderna. En 1972, il est nommé professeur de musique contemporaine et d’électronique au Conservatoire de Venise. Il suit également des cours de direction, à Vienne, sous la houlette de Hans Swarowsky, le professeur de et de . En 1975, il fonde, à Venise, l’ensemble Bruno Maderna, qu’il dirige régulièrement. En 1979, il effectue son premier enregistrement discographique, pour DGG : une sélection d’œuvres de Maderna à la tête de l’Orchestre de la radio de Hambourg. Mais sa carrière de chef commence à prendre de l’ampleur et à dépasser les frontières de la musique de son temps. En 1978, il faisait ses débuts à la Fenice de Venise, dans Aïda de Verdi. En 1981, la création de son opéra Lou Salomé, à l’opéra de Munich, fut l’un de ses plus grands succès en tant que créateur. L’influence du sérialisme se mélange à un onirisme et une sensualité latine d’où émerge une orchestration luxuriante. Le compositeur tirera deux suites d’orchestre de son opéra. Il les enregistra, en 1987 et 1988, à Stuttgart avec et en solistes.

Mais, sa carrière de chef va se développer au détriment de celle de compositeur. De 1983 à 1987, il est au pupitre de l’orchestre romain de l’Académie Sainte-Cécile. En 1984, il est nommé directeur musical du de Londres. Il occupera ces fonctions jusqu’en 1994, laissant des intégrales des symphonies de Mahler et de Elgar. En 1985, il effectue des débuts fracassants au Metropolitan Opera de New York dans Tosca de Puccini avant  de mettre le cap sur le festival de Bayreuth pour Tannhäuser.

Invité des orchestres de New-York, de Vienne, de Prague, le chef, porté par un marché du disque florissant, multiple les disques. La presse n’est pas tendre avec lui,  ses enregistrements, et surtout l’intégrale des Symphonies de Mahler, sont  passés à la moulinette. En 1991, Norman Lebrecht, dans son ouvrage Maestro, l’enterre vivant sous des commentaires peu flatteurs dont cette phrase : « ce qui horripile les musiciens, c’est tout simplement le sort que Sinopoli fait subir à la musique qu’il dirige.».

En 1992, le chef devient directeur musical de la prestigieuse .  Curieusement, la presse et le public commencent à se rendre compte de son immense talent. Des cycles Strauss et Schumann (DGG) et surtout une anthologie dédiée à l’école de Vienne (Berg-Webern et Schoenberg) pour Teldec glanent de nombreux prix. Les apparitions du chef au festival de Salzbourg sont guettées et acclamées à l’image d’une désormais légendaire production d’Ariadne à Naxos de Strauss.

Le 20 avril 2001, alors qu’il dirige, Aïda, au Deutsche Oper de Berlin, le maestro s’effondre, victime d’une crise cardiaque. Ses obsèques, le 23 avril, sont marquées par la présence de nombreux musiciens et officiels dont le Président de la République italienne et le Président du Conseil.
L’interprète Sinopoli ne laisse jamais indifférents. Ses partis pris et ses options, parfois même les plus indéfendables (on pense à une Symphonie n°2 d’Elgar), restent toujours fort personnelles et toujours réfléchies. Á la réécoute, le mélomane reste fasciné par la capacité du chef à s’approprier le message des compositeurs.

Il en va ainsi de l’intégrale des symphonies de (complétée du Klagende Lied, puis du Lied von der Erde enregistré ultérieurement à Dresde). La force du chef italien est de conjuguer une analyse minutieuse de la partition avec un creusement des intentions qui, sans être purement émotionnel (comme Bernstein ou Tennstedt), impose un Mahler très « fin de siècle » à la fois angoissé, torturé mais aussi orgiaque et explosif.  Le travail de Sinopoli accorde une grande attention aux variations de tempo, aux contrastes et aux dynamiques parfois absolument étouffantes.

Il semble difficile de trouver Symphonie n°6 (très lente !) plus tourmentée et travaillée par une véritable folie explosive qui culmine dans un dernier mouvement nerveusement épuisant !  Curieusement, Sinopoli passe à côté de l’aspect viennois et galbé des symphonies : la Symphonie n°4 et le second mouvement de la Symphonie n°2 sont complètement ratés. Entre ces deux extrêmes le chef impose une vision unique qui soulève des montagnes dans les symphonies n°3, n°5, n°7, n°8 et n°9 et dans le Lied von der Erde.

Autre chevaux de bataille du chef : et l’école de Vienne. Sinopoli laisse de grands témoignages dans les opéras Elektra (Brilliant), Ariadne auf Naxos (Brilliant) et Salomé (DGG). Du côté symphonique, il laisse évidemment les grands tubes avec la et le Philharmonique de New-York. Orchestre réputé difficile, au son mat et impactant, la Philharmonie de New-York s’habillait de ses plus beaux atours pour le chef italien. On réécoutera ainsi un Ainsi Parlait Zarathoustra à la force tellurique presque inégalée dans la discographie.

Compositeur proche du sérialisme, Sinopoli évoluait comme un poisson dans l’eau entre les notes de Schoenberg-Berg et Webern. À la tête du Philharmonia, il laisse un bel album néo-romantique de Schoenberg (Nuit transfigurée et Pelleas et Melisande). Avec ses musiciens saxons, on lui doit une belle anthologie répartie en 8 disques des trois Viennois. Les timbres miraculeux de la phalange allemande sont sculptés par cette baguette ensorceleuse et capiteuse, à la fois hédoniste mais également analytique de la radicalité de ces compositeurs.

Interrompue par le décès du chef, l’intégrale Bruckner du musicien (DGG) en reste aux symphonies n°3, n°4, n°5, n°7, n°8 et n°9. Fuyant une optique burinée, agrégats de blocs instrumentaux, Sinopoli recherche la sensualité à travers les longs développements mélodiques du compositeur. Le résultat est assez inégal ! Si la beauté vaporeuse de la Symphonie n°7 séduit, la raideur thématique de la Symphonie n°4 passe moins bien. Pourtant, techniquement, ces disques atteignent des niveaux vertigineux à l’image d’une Symphonie n°8, plastiquement inégalable.

Le legs du musicien comporte également de nombreuses réussites. On pense en particulier à sa lecture des Tableaux d’une Exposition de Moussorgski à New-York. Tel un peintre, le chef prend le temps de travailler l’imbrication des pupitres et les accords de couleurs instrumentaux. Dans le même esprit, on place une trilogie romaine d’ (New-York Philharmonic) taillée dans le marbre antique. Ses Maurice Ravel (BoléroValses nobles et sentimentales et Suite n°2 de Daphnis et Chloé) allient la puissance à un travail sur les timbres, tout comme une lecture, trop négligée, de La Mer de . Seul chef italien, depuis Toscanini, à s’aventurer, au disque, chez , Sinopoli livre l’une des plus belles lectures des Variations Enigma et l’ouverture In The South. Par contre, ses lectures des symphonies deviennent pesantes à force de questionner le texte musical. Comme tout bon chef italien, Sinopoli avait un lien particulier avec . Outre des enregistrements des Symphonies n°5 et n°6, on lui doit la grande version de l’Ouverture fantaisie Romeo et Juliette, emportée dans un tourment orchestral adéquat.  Du côté de l’opéra, outre les enregistrements Strauss cités, le maestro était également à l’aise avec . On lui doit la plus belle lecture orchestrale de Tosca, portée par et (DGG). Toujours avec , il laisse deux intégrales indispensables de Manon Lescaut et Madama Butterfly. Du côté de Verdi, il faut chercher des lectures de Rigoletto (avec Renato Bruson et Edita Gruberova pour Philips), de Macbeth (avec Maria Zampieri, et Renato Bruson, toujours pour Philips), sans oublier un Trovatore, capté en live à Munich avec Julia Varady (Orfeo). Ses intégrales de Nabucco et de la Forza del Destino s’avèrent moins percutantes, parfois gâchées par des baisses d’inspiration ou des chanteurs mal distribués.

Grand wagnérien, fidèle invité de la colline verte de Bayreuth, le chef enregistra deux belles intégrales avec et  : Tannhäuser et le Vaisseau fantôme. Pour en rester au domaine vocal, et avec , il grava un beau disque confrontant les Quatre derniers lieder de Strauss aux Wesendonck Lieder. Cet album reste l’un des piliers du catalogue DGG.

Sinopoli au disque

Globalement la discographie de Sinopoli est sinistrée. Il faut rendre grâce aux filiales italienne et allemande de DGG d’avoir édité en coffrets économiques l’essentiel de son legs. DGG Italie vient de publier, en 16 disques, une belle sélection des gravures du chef, tout son répertoire y passe de Beethoven à Maderna en incluant ses propres suites de Lou Salomé (DGG 028948060689). Du côté de DGG-Allemagne, on a remis  en boitier, à l’exception du Klagende Lied, l’intégrale de ses disques Mahler (DGG 480 3724). Ces deux coffrets, sont facilement achetables, à des prix très intéressants, sur les sites de vente en ligne.

Autre pierre angulaire de la discographie du chef, le coffret Berg-Webern et Schoenberg) existe en coffret économique chez Teldec. Du côté du label Brilliant, spécialisé dans l’exploitation des licences des grandes firmes, on peut glaner les enregistrements intégraux : d’Elektra, Ariadne auf Naxos et du rare opéra Friedenstag, ainsi que de l’oratorio de Schumann : Das Paradies und die Peri.

Certaines collections économiques de DGG ressortent régulièrement certains de ces albums Strauss et Schumann.

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