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A Genève, Rigoletto ou la défaite de la femme

La Scène, Opéra, Opéras

Genève. Grand Théâtre. 3-IX-2014. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Rigoletto, opéra en trois actes sur un livret de Francesco Maria Piave d’après Le Roi s’amuse de Victor Hugo. Mise en scène et lumières : Robert Carsen mise en scène reprise par Olivier Fredj). Décors : Radu Boruzescu. Costumes : Miruna Boruzescu. Lumières : Peter van Praet. Chorégraphie : Philippe Giraudeau. Dramaturgie : Ian Burton. Avec : Arnold Rutkowski, Le Duc de Mantoue ; Franco Vassallo, Rigoletto ; Lisette Oropesa, Gilda ; Sami Luttinen, Sparafucile ; Ahlima Mhamdi, Maddalena ; Varduhi Khachatryan, Giovanna ; Maxim Kuzmin-Karavaev, Monterone ; Michel de Souza, Marullo ; Fabrice Farina, Matteo Borsa ; Daniel Mauerhofer, Comte Ceprano ; Marina Lodygensky, Comtesse Ceprano, Un page ; Wolfgang Barta, Un huissier. Bruce Chatirichvili, Colin Cluzaud, Romain Guiniot, Jérémie Guiot, Mensour Hahoura, Antoine Lafon, acrobates. Rachel Martin, Anaïs Tomasi, tissuistes. Orchestre de la Suisse Romande. Chœur du Grand Théâtre de Genève (chef de chœur : Alan Woodbridge), direction musicale : Alexander Joel.


Rigoletto.02wPendant l’ouverture, le rideau s’entrouvre et Rigoletto, en clown triste, apparaît tirant à lui un linceul. Il lève le drap et, dans un rire sarcastique brandit la poupée gonflable que le suaire contenait. La scène alors se découvre sur l’arène et les gradins d’un cirque rouge sang où la fête se déchaine. Dans un rythme endiablé, des acrobates (formidables) sautent, cabriolent, jaillissent devant une foule de bourgeois blasés et envinés. Entrent une dizaine de pin-ups en tenues légères léopard. Telles des bêtes de cirque obéissant au fouet d’un dompteur, elles se trémoussent sur des piédestaux, excitant encore l’assemblée en se dénudant totalement. Au comble de l’orgie, Rigoletto entretient l’obscénité avec des gestes équivoques sur sa poupée. Le Duc de Mantoue entre et se mêle à l’assistance déchainée et, au milieu des filles entonne son « Questa, quella ! » avant de se déshabiller pour honorer l’une ou l’autre des ces femmes.

Cirque d’une humanité décadente, brosse une société de débauchés. Des hommes assouvissant leurs fantasmes avec des femmes-objet. D’emblée, le metteur en scène canadien offre des images fortes, voir dérangeantes au regard des spectateurs. La cruauté glaçante et dévastatrice d’une société de jouisseurs montrée dans une esthétique envoûtante. La patte de opère. Soulignant le dédain des hommes pour la femme, personne ne s’émeut lorsque le Comte de Monterone offre à la vue des invités, le corps sans vie de sa fille violée. Il accuse le Duc de Mantoue d’être, l’assassin de sa fille. Monterone sera abandonné au centre de l’arène dans l’indifférence de ses pairs.

Avec des personnages parfaitement caractérisés, Carsen déroule l’intrigue avec clarté. Il parsème son discours scénique de maintes petites touches éclairantes. Comme lorsque Rigoletto se démaquille sur le devant de la scène avant de retrouver sa fille qui questionne son père sur le métier qu’il exerce. Un point, pourtant important et éclairant sur le livret, rarement mis en exergue dans d’autres productions. Autre petit geste d’intelligence de Carsen, le Duc de Mantoue écrit son nom d’emprunt sur le journal de Gilda. Un geste permettant à la jeune fille de le relire avant d’entonner son « Caro nome », moment d’extase amoureuse d’une adolescente toute en pureté.

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Le monde de Gilda, fait d’amour juvénile et pur, donne lieu à la plus émouvante des scènes. Le toit du chapiteau soudain constellé de mille étoiles voit Gilda s’élever du sol sur un trapèze et sa romance prendre alors une puissance émotionnelle extraordinaire. Qui mieux que Lisette Oropesa (Gilda) pouvait mettre le poids de l’or qu’elle possède dans sa voix pour faire vibrer cette sublime cantilène ? Un moment de grâce où la jeune soprano américaine offre une voix aux subtiles nuances. Quelle beauté de timbre, quelle intelligence d’interprétation, quel cœur, quel admirable chant. Donnant l’impression de chanter aux limites de sa voix, chacun retient son souffle de peur qu’elle ne trébuche, qu’elle soit emportée par l’émotion du moment, mais sous ces aspects de fragilité, on sent la force d’une chanteuse à la technique parfaite et à l’authenticité d’une artiste accomplie. Ce n’est qu’aux ultimes mesures de son air que la tension s’apaise et que le public, jusqu’ici assez tiède, laisse exploser sa joie et réserve un triomphe à cette exceptionnelle interprète.

Des moments si forts, tant vocalement que scéniquement, que la mise en scène de Carsen s’essouffle comme incapable de tenir dans la longueur la tension des premiers instants. Occasion rêvée pour la puissance de la musique de Verdi de prendre le relai de cette relative accalmie. Las, la direction sans éclat du chef anglais est si timide que, par instants, on se prend à tendre l’oreille pour se rendre compte qu’il y a un orchestre dans la fosse.

Si la voix claire et l’émission à l’ancienne du baryton (Rigoletto) convient parfaitement au personnage du père soucieux de protéger sa fille, il lui manque cependant le mordant nécessaire pour lancer ses imprécations aux courtisans qui l’entourent. Dans ces airs (« Cortigiani, vil razza dannata » et « Vendetta tremenda »), Vassallo est contraint de forcer le lyrisme de sa voix pour l’amener aux limites de ses possibilités. Le baryton accuse ainsi rapidement des signes de fatigue malgré quelques vaillants et magnifiques aigus.

Si la basse (Sparafucile) impressionne, non seulement par le terrifiant lancer de couteau se plantant avec un bruit sec dans le bas côté de la scène mais aussi parce qu’il possède pleinement ce fameux Fa grave, note extrême de la fin de son duo avec Rigoletto « Quel vecchio maledivami ». Préparant  habilement cette note, il laisse cependant apparaître ses limites techniques pour tenir une ligne de chant soutenue, limites qu’il couvre avec une belle présence théâtrale.

De son côté, le jeune et fringant ténor Arnold Rutkowski (Le Duc de Mantoue) a le naturel de l’emploi. Si il incarne l’étudiant usurpateur plus aisément que le noble débauché, vocalement il convainc malgré la présence de l’école russe de son chant. Un parfait Lenski presque égaré sans dommage chez Verdi. Malgré l’extrême lenteur du tempo choisi pour son « Parmi vedere le lagrime », il s’en sort magnifiquement. Chapeau !

A noter encore, l’excellence de la prestation de Maxim Kuzmin-Karavaev (Monterone) sorte d’OVNI de cette production dont le sévère manteau gris et le gants de cuir noirs tranchent avec les costumes flamboyants des autres protagonistes. Seul homme vrai de l’intrigue, sa voix admirablement posée en font un personnage impressionnant et touchant à la fois.

La tension scénique, un instant abandonnée, reprend ses droits avec le final de l’opéra, lorsque dans un ultime sursaut de vie, Gilda, debout malgré sa blessure mortelle, confirme son amour indéfectible pour le Duc de Mantoue. Dernières notes bouleversantes de Lisette Oropesa, à l’instant de son « Lassù in cielo », des cintres tombe brusquement une tissuiste nue et inanimée, signant la défaite de la femme amoureuse et rappelant l’image initiale de Rigoletto et de sa poupée gonflable avant qu’il ne crie une dernière fois : « La maledizione ! »

Outre le Grand Théâtre de Genève pas moins de quatre autres maisons d’opéra se sont unies pour signer cette coproduction : Le Festival d’Aix-en-Provence, l’Opéra National du Rhin, le Théâtre Royal de la Monnaie et le Théâtre du Bolchoï. Au vu des moyens dépensés pour cette production, cette alliance est une démarche intelligente qui a permis d’assister à un spectacle de qualité que les moyens actuels d’un seul théâtre n’auraient pas permis de monter. Toutefois, pourquoi n’avoir pas conservé le mystère de ce spectacle en l’ayant montré sur les antennes d’Arte depuis une année déjà ? Cela n’a guère empêché le public genevois de réserver un immense et chaleureux accueil à cette belle production.

Crédit photographique : , Rigoletto ; Lisette Oropesa, Gilda. Marina Lodygensky, La Comtesse de Ceprano ; Arnold Rutkowski, Le Duc de Mantoue ; , Rigoletto©Carole Parodi/GTG

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