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L’Orchestre National de Bordeaux Aquitaine sur la scène du Corum à Montpellier

Festivals, La Scène, Musique symphonique

Festival de Radio France Montpellier Languedoc Roussillon. Opéra Berlioz. 21-VII-2015. Alexander von Zemlinsky (1871-1942) : Sechs Gesänge pour voix et orchestre op. 13, sur des poèmes de Maeterlinck ; Gustav Mahler (1860-1911) : Symphonie n° 5 en ut dièse mineur. Sarah Connolly, mezzo-soprano ; Orchestre national de Bordeaux Aquitaine, direction : Paul Daniel.

paul daniel 2015C’est la première fois que l’Orchestre National de Bordeaux Aquitaine est invité au festival de Radio France Montpellier Languedoc Roussillon, qui fête cette année son trentième anniversaire. Sous la direction de son chef , en poste depuis septembre 2013, il donne au Corum un superbe concert associant Alexandre Zemlinsky et , deux Viennois portés par un même élan de lyrisme et d’expressivité.

Dans l’ombre d’Arnold Schoenberg, dont il fut le beau-frère et le professeur, Alexandre Zemlinsky ne cherchera pas à rompre avec la tonalité, restant dans la lignée post-romantique d’un Mahler, voire d’un Berg par la concentration de son écriture. Directeur de l’opéra de Prague, il accorde à la voix une place centrale. En témoigne ses nombreux opéras et sa Symphonie lyrique, à laquelle fait écho la Suite lyrique d’ quelques années plus tard.

Dans Sechs Gesänge (Six chants) pour voix et orchestre, le compositeur autrichien met en musique Maeterlinck, poète symboliste belge que Debussy, mais aussi Schoenberg et Paul Dukas, ont à leur tour sollicité. Écrits d’abord pour le piano en 1913, les Six Chants (traduits en allemand) sont orchestrés en 1924. Zemlinsky élimine les cuivres du dispositif orchestral et ajoute un célesta et un harmonium pour leurs couleurs célestes…

Au côté de , réglant les équilibres avec une extrême précision, la grande mezzo-soprano met au service du texte et de la ligne mélodique une voix longue et parfaitement homogène, puissante autant que flexible et magnifiquement timbrée, qui s’impose sans problème devant l’orchestre. Cette artiste, à son aise autant avec Haendel qu’avec Wagner, porte l’émotion à son comble dans « Lied der Jungfrau » (Cantique de la Vierge), troisième chant du cycle, extrêmement bref et d’une intensité expressive saisissante.

Redoutables autant que spectaculaires, les célèbres trompettes qui ouvrent la Symphonie n° 5 de (1902) mesurent la hauteur du propos. Longue ascension des ténèbres (« Marche funèbre ») à la lumière (Choral éblouissant), cette symphonie en cinq mouvements s’équilibre autour d’un axe central, le « Scherzo » avec ses deux trios, où Mahler ajoute aux pupitres existant une partie de cor « obligé », sorte de coryphée menant le récit. Pour autant, le compositeur écarte ici toute allusion au texte et à la voix, qui ne réapparaîtra pas au sein de l’orchestre avant la Symphonie n° 8, entièrement chorale.

L’équilibre au sein des pupitres s’instaure progressivement dans une première partie (« Trauermarsch » et « Stürmisch bewegt ») où les cordes manquent parfois d’épaisseur et de définition au regard d’un pupitre de cuivres dominants. En revanche, l’échelle des dynamiques minutieusement observée par le chef britannique ménage de superbes éclosions sonores et sa manière énergique et incisive d’aborder le second mouvement quasi « attacca » fouette l’écoute. L’arrivée du Choral offre un premier climax en pleine lumière mais sans excès de sons et la finesse des solos (magnifiques hautbois, trompette et tuba) qui referment cette première partie témoigne de la qualité individuelle des interprètes et du soin des détails apporté par la direction.

C’est dans le « Scherzo » central, lancé cette fois par le trait fulgurant du cor, que s’ouvre véritablement l’espace orchestral : couleurs flamboyantes des cuivres dominés par les solos expressifs autant qu’impériaux du cor. Paul Daniel fait vivre les contrastes et instaure une dimension narrative voire fantastique qui captive l’écoute, totalement immergée dans le récit mahlérien. Le célèbre « Adagietto » pour cordes et harpe (message d’amour à Alma que Mahler allait épouser ?) est un pur bonheur, conduit sans excès de pathos et avec une sensibilité rare. Le contrepoint des cordes en léger « sfumato » est d’une parfaite homogénéité et le geste souple et expressif du chef, qui ne fait jamais retomber la tension, porte inéluctablement la ligne mélodique vers le climax. Extraordinaire, le « Rondo » final relève déjà de « l’esthétique pluraliste » d’un Bernd Aloïs Zimmermann : dans la manière qu’a Mahler d’articuler un matériau très hétérogène et de juxtaposer, voire superposer, diverses temporalités. Il résume, accumule, transfigure les matériaux de sa symphonie tout en avançant inexorablement vers la résolution finale. C’est ce que Paul Daniel, en phase avec un orchestre superbement réactif, nous donne à entendre, dans un contrepoint énergique réitérant les fugatos et un enchevêtrement virtuose autant que maîtrisé des couleurs et thèmes mahlériens (cor et hautbois somptueux). Tout converge dans le choral triomphal, plusieurs fois différé par un compositeur totalement maître de sa conception formelle. Paul Daniel ne l’est pas moins, bouclant cette oeuvre-monde, impeccablement conduite, avec une intensité sonore qui laisse sans voix.

Crédits photographiques : © Frances Andrijich

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