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Emmanuel Utwiller et l’humanisme de Chostakovitch

Emmanuel Utwiller Gohrisch Festival 2014Avec , les anniversaires se célèbrent par paire, lui qui disparaissait en août 1975 il y a 40 ans et dont on fêtera les 110 ans de la naissance l’an prochain. Il est aujourd’hui le compositeur dont la musique protégée par le droit d’auteur est probablement la plus jouée au monde. ResMusica a interrogé l’Association Internationale «  », initiée par la veuve du compositeur, et son directeur sur les raisons d’un tel succès, et sur la contribution de l’association à ce succès.

ResMusica : La musique de Chostakovitch est toujours plus programmée et enregistrée, et elle est probablement la plus jouée du répertoire sous droit d’auteur. Qu’est-ce qui vous frappe le plus dans cette musique ?
 : Je dirais les valeurs d’humanité et d’altruisme dont a fait preuve pendant toute son existence. De son vivant, elles étaient étouffées pour des raisons liées à l’environnement social et politique de l’époque. Aujourd’hui, avec le recul, elles deviennent de plus en plus évidentes.

RM : Le public mélomane est-il vraiment sensible à des valeurs humanistes, surtout pour des œuvres qui pour la plupart ne sont pas illustrées par des textes ?
EU : Oui. Dimitri Chostakovitch disait lui-même « écoutez ma musique, tout est dit ».

RM : Et quand il recourt à des textes, certains étaient clairement audacieux, comme pour la Symphonie n° 13 « Babi Yar » qui dénonçait l’antisémitisme alors que lui-même n’était pas d’origine juive.
EU : Dans sa correspondance qui commence a être éditée, Dimitri Chostakovitch utilisait volontiers la langue d’Esope. Ceci est particulièrement manifeste dans ses courriers à son ami Isaac Glikman. Le 29 décembre 1957, il raconte sa promenade dans Odessa lors de la fête nationale des 40 ans de l’Union Soviétique. Sa description se résume à une longue liste de noms, de figures politiques mises à l’honneur ce jour-là, à la joie régnant chez les habitants et les délégations officielles. Il conclut par un sobre mais éloquent : « Je me suis promené et, incapable de contenir ma joie, je suis retourné à l’hôtel, décidé à décrire, comme je peux, la fête nationale à Odessa ».

RM : À l’Association Chostakovitch à Paris et aux Editions DSCH à Moscou, comment portez-vous ces valeurs humanistes ?
EU : C’est très simple, par un travail éditorial sans précédent accompli sous l’autorité d’ depuis une quinzaine d’années, pour éditer des manuscrits rares, faire connaître au public des œuvres qui n’ont jamais été entendues pour des raisons aussi variées que la censure, l’autocensure, la perte de manuscrits. Cela représente un quart de musique « nouvelle » depuis la disparition du compositeur en août 1975.

 RM : Quel est l’événement principal pour le double anniversaire de Chostakovitch ?
EU : L’édition des Vingt-quatre Préludes et Fugues opus 87, réalisée pour la première fois à partir des manuscrits originaux, et qui fait apparaître de très nombreuses variantes par rapport aux éditions soviétiques et occidentales précédentes d’avant la Perestroika. Également, les quatuors à cordes, déjà publiés de manière non contrôlée, sont maintenant édités en se fiant aux manuscrits du compositeur.

RM : Quelles découvertes ont particulièrement permis d’affiner ou d’enrichir la compréhension que nous avions de Chostakovitch ?
EU : Le catalogue des œuvres de Dimitri Chostakovitch est en mouvement. À intervalles réguliers, des œuvres oubliées ou retrouvées sont révélées. L’exemple marquant le plus récent est l’opéra-bouffe Orango créé à Chicago par Esa-Pekka Salonen en 2011 [1 CD Deutsche Grammophon], qui a montré un autre Chostakovitch résolument d’avant-garde. Sur les vingt dernières années, signalons aussi la Valse n° 2 de la Suite pour Orchestre de Variétés, plus connue sous le nom de Suite de Jazz n° 2.

RM : Un autre exemple encore : le Mouvement symphonique de la Symphonie n°9, qui n’a rien à voir avec le néo-classicisme guilleret de la symphonie achevée…
EU : Ou encore la Sonate inachevée pour violon et piano, de la même année 1945, publiée par notre maison d’édition moscovite en 2012 et qui vient juste d’être enregistrée par Sasha Rodestvenski & pour First Hand Records, et par & José Gallardo chez Challenge Classics.

RM : Pour la Symphonie n°9, Dimitri Chostakovitch s’était trouvé dans une impasse éthique. Trouve-t-on une raison semblable à l’inachèvement de cette sonate ?
EU : Le propos est extrêmement intéressant. Alfred Schnittke estimait que la raison en était liée au matériau musical lui-même, qui appelait des développements trop importants pour une forme sonate. Tout s’arrête de manière ex abrupto au bout de 8 minutes. Plusieurs thèmes mélodiques seront repris dans le 1er mouvement de la Symphonie n°10 (après la mort de Staline en 1953), quand Dimitri Chostakovitch aura retrouvé une liberté d’expression relative.

RM : Quand on regarde les dix dernières années, quelle évolution principale voyez-vous dans la réception de la musique de Chostakovitch ?
EU : Un indéniable intérêt est né pour le premier cercle autour de Dimitri Chostakovitch : les compositeurs qui furent ses élèves - il était un pédagogue respectueux et respecté - ses amis, souvent les deux. Le compositeur polonais Mieczyslaw Weinberg a été l’une de ces révélations, entre autre avec son opéra La Passagère, déjà présenté en Angleterre, en Allemagne, en Autriche, en Pologne… (1 DVD Neos, Clef d’or ResMusica 2011) ainsi que  l’intégrale des quatuors à cordes enregistrés  en première mondiale par le Quatuor Danel (6 CDs CPO).
Remarquable aussi est , élève de Dimitri Chostakovitch au Conservatoire de Leningrad. Nous avions reçu ce dernier à Paris en 2009 (lire notre entretien). Nous avons soutenu clairement la publication de ses œuvres pour violon par et (1 CD Evidence Classics) ainsi que deux sonates pour piano par Nicolas Stavy, accompagné aux percussions par Jean-Claude Gengembre (1 CD Bis).

RM : L’Association internationale « Dimitri Chostakovitch » s’étend donc activement à ses élèves et amis ?
EU : Le « Comité Tischenko 70 » est une ramification de notre association, et la toute nouvelle « Association Internationale Weinberg » en Allemagne s’inscrit elle aussi dans une mission de mémoire et de défense des grands créateurs à découvrir, ayant gravité autour de Dimitri Chostakovitch.

RM : Prévoyez-vous de vous ouvrir à des compositeurs qui ne sont pas dans ce premier cercle, mais dont les qualités attirent votre attention ?
EU : Le Festival de Gohrish [NDLR: le seul festival actuel entièrement consacré à Dimitri Chostakovitch, près de Dresde, où celui-ci composa son Quatuor à Cordes n° 8 opus 110] élargit ses thèmes de programmation avec des créations d’œuvres de Sofia Goubaidulina, Arvo Pärt, Krystoph Meyer, Alexander Raskatov. Le compositeur Vselovodd Zaderastky, sous l’impulsion du pianiste a été la révélation de l’édition 2015. Les programmes sont mis en regard avec des compositeurs plus classiques comme l’incontournable Jean-Sébastien Bach.

RM : Est-ce qu’il y aurait des projets qui vous tiendraient personnellement à cœur ?
EU : Il y a beaucoup de rêves à réaliser à plus long terme à l’Association, pour mettre la vie et l’œuvre de Dimitri Chostakovitch en perspective :
– faire entendre dans nos programmes des œuvres de Scelsi, de Greif,
– écouter l’un des premiers quatuors de Dimitri Chostakovitch avec instruments montés en cordes boyaux (comme lors de leur première audition en URSS),
– bâtir un programme autour du cycle vocal De la musique Populaire juive opus 79, complété par des musiques du Moyen-Orient ou du Caucase…

RM : Cela revient à ouvrir la musique de Chostakovitch à de nouveaux horizons !
EU : Pourquoi l’alto a-t-il la place qu’il a aujourd’hui dans le répertoire de cet instrument malmené ? Indéniablement depuis la Sonate pour alto opus 147, le chant du cygne. Et Dimitri Chostakovitch a donné à l’alto un rôle à part entière dans son cycle majeur des quinze quatuors à cordes. Notre mission, je pense, est aussi d’ouvrir à d’autres répertoires, des instruments qui méritent d’être entendus, comme la grande famille des percussions, les instruments à vent ou à cordes orientaux, et le thérémine, bien entendu, qu’il a utilisé dans la musique du film Podrugi (Les Amies).

 

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  • Michel LONCIN

    Il faut effectivement lire cette lettre du 29 décembre 1957, CHEF D’OEUVRE de RAILLERIE … « L’exposition » de la liste des personnalités « officielles » (avec double prénom et nom), exposée DEUX fois, et que sépare une manière de « trio », semble « résonner » aux yeux comme résonnent aux oreilles les « Scherzi » burlesques tel celui de la 5ème Symphonie !!! Ceux qui, en Occident – et Dieu sait s’ils sont encore nombreux ! -, dénient à Chostakovitch la dimension de « dissident » à « l’ordre soviétique » feraient bien d’en prendre connaissance … Le « miracle chostakovien » réside dans le fait qu’il ait pu, dans sa musique comme dans ses écrits, divulguer sous forme « codée » la condamnation du stalinisme comme du « khrouchtchevisme » (que l’on retrouve dans la si décriée et incomprise 12ème Symphonie – il n’est que d’écouter son Finale volontairement « pompier » censé décrire « l’Aube de l’Humanité » pour se convaincre qu’il ridiculise en fait les « fastes » d’un Congrès du PCUS : A PREUVE, les « LA », jetés à la face des auditeurs, comme ceux du Finale de la 5ème Symphonie, également en ré mineur/Majeur, sont violemment contredits par l’énigmatique motif « Mi bémol-Si bémol-Ut-Ré !!!
    Le triomphe de Chostakovitch me ravit à plus d’un titre … notamment par le fait qu’il me confirme dans la position que j’avais quand, jeune élève au Conservatoire de Liège dans les années ’80, j’avais soulevé la raillerie générale (et la désapprobation inquisitoriale de la mouvance « sérialisme intégral ») quand j’avais prétendu faire un travail de fin d’étude en classe de musique contemporaine consacré à sa musique !!! Beaucoup de témoignages « sériels » auront disparu dans les « poubelles de l’Histoire » que la musique de Chostakovitch durera toujours …

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