Manifeste : rencontre de la création et du spectacle vivant

Concerts, Danse , Festivals, La Scène

Centre Pompidou. Grande salle. 2-VI-2016. Thierry De Mey (né en 1956) : SIMPLEXITY La beauté du geste pour 5 danseurs, 5 musiciens et électronique. Solistes de l’Intercontemporain : Jérôme Comte, clarinette, Samuel Favre et Victor Hanna, percussions; Frédérique Cambreling, harpe; John Stulz, alto. Peter Juhȧsz, Victor Pérez Armero, Louis Tanoto, Ildikó Tóth, Sara Tan Siyin, danseurs. Benoit Meudic, réalisation informatique musicale Ircam; Nicolas Olivier, coordinateur technique et lumières.

Maison de la radio, auditorium. 4-VI-2016. Yan Maresz (né en 1966) : Répliques pour harpe augmentée et orchestre (CM); Magnus Lindberg (né en 1958) : Corrente II pour orchestre; Witold Lutoslawski (1913-1994) : Symphonie n°4. Nicolas Tulliez, harpe; Orchestre Philharmonique de Radio France; Thomas Goepfer, réalisation informatique musicale Ircam; Equipe Acoustique instrumentale de l’Ircam-STMS, projet Smartinstruments; direction Julien Leroy.

canvas-2016, le festival de l’ porté par son directeur Franck Madlener, rencontre pour la première fois les arts visuels en s’associant à l’exposition « Un art pauvre » du sculpteur Giuseppe Penone au Centre Pompidou. « Mais de quelle pauvreté la musique se ferait-elle donc l’écho ? » s’interroge Laurent Feneyrou dans L’étincelle, le journal de la création à l’. C’est ce à quoi tente de répondre une programmation aussi éclectique qu’alléchante, de à et de à Harry Partch dont le Delusion of the Fury donné à la Grande Halle de La Villette fera sans aucun doute date dans l’histoire de .

 , la beauté du geste

Pour l’heure, c’est dans la Grande salle du Centre Pompidou que s’ouvre le festival avec SIMPLEXITY la beauté du geste, un spectacle de Thierry De Mey où cet artiste concepteur belge, adepte des matériaux « pauvres », signe pour la première fois une oeuvre totale liant musique et chorégraphie. Coups de maître, sa Musique de tables (ballet pour six mains de percussionnistes) tout comme Light Music (pour percussionniste/danseur et instrument virtuel) témoignent de l’importance et de la beauté du geste chez un créateur – il est aussi réalisateur – qui prône la transdisciplinarité. Light windows, la première des sept séquences de SIMPLEXITY – un terme emprunté à l’éthologie – explore la musique du geste (voire du souffle), celui des cinq solistes de l’Ensemble Intercontemporain (actifs sans leur instrument!) et des cinq danseurs. Ils sont tous placés sur le devant de la scène et munis de capteurs qui vont déclenchés des sons électroniques sous l’impulsion de leurs mouvements. Les séquences suivantes sollicitent davantage le jeu instrumental toujours en étroite synergie avec la danse. L’écriture musicale de Thierry de Mey, comme sa chorégraphie, s’origine dans l’improvisation dont elle veut préserver l’énergie du geste et la fluidité du jeu, au détriment d’une certaine tension de l’écoute : l’univers sonore est étrange et microtonal, fait de trajectoires spectrales (la harpe de ) ou de multiphoniques (la clarinette de ) laissant un espace à la chorégraphie. Exécutée par de magnifiques danseurs, cette dernière est extatique et minimale sur le carillon/gamelan joué par les deux percussionnistes – complices et – développant avec la harpe une très (trop) longue séquence dans les registres scintillants des claviers. Ce n’est que dans la dernière partie, Affordance, que l’important set de percussions qui mobilise toute la partie gauche de la scène devient fonctionnel. Encadrés par les experts et , les trois autres musiciens – l’altiste John Stulz compris – cloches, baguettes et maracas à la main, exécutent une batucada musclée au rythme viscéral et fort jouissif – pour les musiciens s’entend – sur une chorégraphie qui ne l’est pas moins. Si la performance sonore ne déchaîne pas notre enthousiasme, elle laisse apprécier la qualité des danseurs et leur investissement virtuose dans une des séquences les plus spectaculaires.

_DSC5460

dirige le Philharmonique

Deux jours après, le jeune et très talentueux est à la tête du « Philharmonique » sur la scène de l’Auditorium de pour l’unique concert symphonique de Manifeste. Parmi les trois œuvres au programme, la création mondiale très attendue de est une commande de , de l’, de l’Orchestre Philharmonique d’Helsinki et de Françoise et Jean-Philippe Billarant, fameux collectionneurs d’art contemporain et mécènes très actifs dans l’univers de la création sonore.

Répliques est la troisième collaboration de avec Nicolas Tulliez – harpe solo du Philharmonique de – qu’il rencontre à la Julliard School de New-York lors de ses études de composition. Pour cette nouvelle oeuvre, qui ne se veut pas concerto, Yan Maresz, féru d’électronique, collabore avec l’Ircam-STMS travaillant à l’élaboration des SmartInstruments ; c’est une nouvelle génération d’instruments dits « augmentés » dont on peut régler l’amplification sans passer par les haut-parleurs ; ceci grâce à un système de capteurs et de transducteurs qui sont ce soir collés à la patafix sur la harpe du soliste. Maresz ajoute à l’orchestre un clavier midi et une percussion très active (célesta, glockenspiel…) contribuant à l’aura scintillante du spectre acoustique. De forme insaisissable, l’œuvre est traversée de grands élans énergétiques engendrant des textures mouvantes et richement colorées où s’inscrit une partie de harpe très volubile et exigeante. Le lent processus qui s’instaure au mitan de l’œuvre joue sur la transformation spectaculaire du spectre sonore engageant tous les registres de l’orchestre. Il est nourri par l’onde continue de la harpe sur les notes de laquelle se délite progressivement la sonorité. Le « Philhar » sonne magnifiquement sous la conduite énergétique et concentrée de Julien Leroy tirant de son orchestre de somptueuses images sonores.

Le jeune chef n’est pas moins impressionnant dans Corrente II du compositeur finlandais . L’œuvre de 1992 est un agrandissement formel et orchestral de Corrente composé un an auparavant. L’écriture est virtuose et les couleurs flamboyantes dans l’œuvre aux dimensions très plastiques d’un compositeur qui cherche le lissage des textures et l’énergie du geste pour propulser le mouvement. Sans jamais relâcher la tension, excepté quelques habiles solos, l’œuvre en bout de course fait converger tous les pupitres dans un choral – plutôt « inappétissant » aurait dit Satie! – réinstaurant in fine la consonance.

Programmer la très rare Symphonie n°4 de Witold Lutoslawski, dont la France a pourtant fêté dignement le centenaire de la naissance en 2013, est une excellente idée dans une soirée orchestrale à très haut voltage. La symphonie jubilatoire du compositeur polonais est tout sauf convenue. Musique à facettes, jouant sur une temporalité singulière – Lutoslawski y exerce sa technique de l’aléatoire contrôlé – l’œuvre véhicule une dramaturgie latente qui n’évite pas le pathos – cordes sombres et expressives – ni un certain humour frisant la théâtralité. Mais le propos reste concis, efficace et plein de surprise : tel ce superbe chant des cuivres qui investit tout l’espace de résonance dans les dernières minutes de cette symphonie conçue d’un seul tenant. L’orchestre en grande forme sonne haut et clair sous le geste sans baguette de Julien Leroy, maître d’œuvre inspiré de ce vitrail de couleurs revitalisant.

Crédits Photographiques : SIMPLEXITY © Thierry De Mey ; Julien Leroy © Phuong N’guyen

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.