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Aux applaudissements, Grisey l’emporte sur Bruckner

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital, Musique symphonique

Berlin. Philharmonie. 10-XII-2016. Sofia Gubaidoulina (née en 1931) : In tempus praesens. Anton Bruckner (1824-1896) : Messe n°3. Gidon Kremer, violon ; Anne Schwanewilms, soprano ; Wiebke Lehmkuhl, alto : Michael Schade, ténor ; Franz-Joef Selig, basse ; Rundfunkchor Berlin ; Orchestre Philharmonique de Berlin ; direction : Christian Thielemann.
Berlin. Philharmonie. 10-XII-2016. Gérard Grisey (1946-1998) : Quatre chants pour franchir le seuil. Barbara Hannigan, soprano ; Membres de l’Orchestre Philharmonique de Berlin ; direction : sir Simon Rattle

publicity-barbara_hannigan_45Soirée de rêve à la Philharmonie de Berlin avec deux concerts consécutifs. Le premier offrait les retrouvailles de avec le Philharmonique de Berlin dans un concerto de Gubaidoulina, ainsi qu’une Messe de Bruckner dirigée par (à qui les musiciens préférèrent Kirill Petrenko pour leur nouveau directeur musical en 2015) et le second confrontait l’actuel directeur de l’orchestre, sir , et la soprano dans le chef d’œuvre de Grisey, les Quatre chants pour franchir le seuil.

On se réjouissait d’entendre dans le Deuxième concerto pour violon de Sofia Gubaidoulina, tant le violoniste letton est intimement lié à la création du premier, Offertorium, en 1980. C’était sans compter un jeu fragile et la très frêle sonorité de l’ancien musicien soviétique, d’autant plus dommageable que Gubaidoulina réalise dans la partie orchestrale des prodiges d’instrumentation. Créé en 2007 par Anne-Sophie Mutter et le Philharmonique de Berlin dirigé par Rattle, In tempus praesens se présente comme une vaste fresque qui tient autant de Chostakovitch et Bach qu’à un art profondément personnel, de grande ampleur et d’une magnifique fluidité. Car c’est ce qui frappe le plus chez la compositrice russe: Sofia Gubaidoulina raconte des histoires. Et celle de In tempus praesens est un récit moins sombre qu’à l’accoutumée. Il s’agit même d’une de ses œuvres les plus colorées dont les sonorités scintillantes rappellent à maintes reprises Ravel. L’orchestre dirigé par propose rien moins que la prestation la plus éblouissante entendue depuis des lustres : les cordes notamment y réalisent d’invraisemblables trésors de densité et de nuances, rendant le contraste entre un orchestre sur-expressif et un soliste timide encore plus regrettable.

Cette somptuosité se retrouvera dans la Messe n° 3 de Bruckner, oeuvre de relative jeunesse, sans que le résultat paraisse curieusement satisfaisant. Est-ce la faute à l’ouvrage lui-même qui sonne mieux dans un édifice religieux ? A un quatuor de solistes pourtant de haut-vol ( , , et ) qui ne peut résister face à la puissance expressive d’un excellent chœur , le ? Ou à la direction de Thielemann qui privilégie l’opulence de l’orchestration, qui pour des non-brucknériens, reste relativement sommaire et ne fait que deviner la puissance des dernières symphonies ? Dans cette interprétation, cette Messe brucknérienne s’écoute comme un monument brillant et inhospitalier.

A 22 heures, sir poursuivait la série de ses « Late night concerts » avec une oeuvre désormais chère aux amoureux de la musique française, les Quatre chants pour franchir le seuil de . Première surprise : l’affluence. Près de 1500 personnes remplissent les estrades de la grande salle de la Philharmonie de Berlin pour une oeuvre difficile et somme toute austère. C’est probablement ce qui explique l’introduction de cette pièce « émouvante et puissante » par le chef britannique. Composés en 1998, les Quatre chants pour franchir le seuil sont en effet une méditation sur la mort et l’un des grands requiems de l’histoire de la musique, puisque Grisey allait mourir lui-même avant la création à Londres. D’une intensité à couper le souffle, cette cantate pour soprano et petit ensemble possède un sens épique exceptionnel et culmine dans un deuxième chant, « La Mort de la civilisation », qui est probablement la plus belle chose écrite en français par un compositeur depuis Pelléas. Le public ne s’y trompe pas et réserve un accueil triomphal aux musiciens, jusqu’à les faire revenir sur scène de façon inattendue. La maîtrise instrumentale et la direction de Rattle sont sublimes certes ;  toutefois, on ne peut s’empêcher de penser que l’interprétation de opère un sérieux contre-sens. Le premier chant, « La mort de l’ange », entretient l’illusion puisqu’il s’agit quasiment d’une scène d’opéra ; les choses se gâtent ensuite puisque Hannigan en fait ou trop (les cris d’égorgée de « La Mort de l’humanité ») ou pas assez (le bouleversant récitatif de « La Mort de civilisation », étrangement neutre et désincarné), tout en régalant le public de quantité de mimiques et minauderies qu’on ne lui connaissait pas autrefois. Pas de malentendu : on adore . Sa beauté sculpturale, son courage scénique et son intelligence du texte ont fait de la soprano canadienne l’une des étoiles de la musique internationale. Mais son évolution rappelle ce que le réalisateur Maurice Pialat disait à l’actrice Sandrine Bonnaire sur le plateau de Sous le soleil de Satan : « Maintenant, tu as des tics d’actrice ». A présent, Barbara Hannigan a des tics de diva. C’est heureux pour tous ceux qui en voulant voir Hannigan ont entendu du Grisey et malheureux pour tous ceux qui espéraient écouter du Grisey et ont surtout vu Hannigan.

Crédit photographique : Barbara Hannigan © Priska Ketterer

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