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Un week-end de créations au festival Présences de Radio France

Festivals, La Scène, Musique d'ensemble

Paris. Maison de la Radio, studios 105 et 104. 11-II-2017 et 12-II-2017. Festival Présences.
11-II à 18h : œuvres de Kaija Saariaho, Philippe Hurel, Alexandre Lunsqui (CM), Lucas Fagin (CM), Luis Naón (CM). Ingrid Schoenlaub, violoncelle; Ensemble Cairn ; Lorenzo Targhetta, réalisation informatique musicale, avec le concours de l’INA-GRM ; direction Guillaume Bourgogne.
11-II à 20h : Kaija Saariaho; Jérôme Combier (CM) ; Pascal Dusapin; Núria Giménez-Comas (CM). Jennifer Koh, violon ; Anssi Karttunen, violoncelle ; Nicolas Hodges, piano. Salomé Damien et Philippe Dao, réalisation musicale informatique avec le concours de l’INA-GRM.
12-II à 18h : Ramon Lazkano, Frédéric Pattar (CM) ; Ricardo Nillni (CM). Neue Vocalsolisten ; Ensemble L’instant donné; direction, Manuel Nawri.

kaija Saariaho IIAprès une soirée inaugurale de haute volée à l’Auditorium, le festival Présences investit durant tout le week-end, à raison de 2 voire 3 manifestations par jour, les différents studios de la « Maison ronde » (104, 105 et 106) pour une série de concerts d’ensemble. Une rencontre avec est animée par le producteur de France Musique Arnaud Merlin, où la compositrice s’est entourée de ses proches collaborateurs et amis interprètes que l’on va retrouver sur la scène durant le festival : tel le violoncelliste ou encore la flûtiste Camilla Hoitenga et cette virtuose de kantele (instrument traditionnel de Finlande) Eija Kankaanranta, pour qui la compositrice finnoise vient d’écrire une pièce mise à l’affiche du prochain week-end.

Pour l’heure, au studio 105, l’ (qui fête cette année ses 20 ans d’existence) sous la direction de son chef met au programme six oeuvres dont trois créations mondiales. De , Spins and Spells (1997) pour violoncelle – Ingrid Schoenlaub – et Nocturne pour violon (1994) – – sont des pièces courtes autant que ciselées où la compositrice met à l’oeuvre l’énergie du geste (celui de la toupie/spin) pour engendrer différentes qualités du spectre sonore. Le registre détimbré des harmoniques dans Nocturne, in memoriam Lutoslawski, se veut métaphore de la fragilité de la vie. La pièce émeut sous l’archet sensible et élégant de .

Après Localised Corrosion (2010) de , une partition à haute tension façon hard-metal, avec guitare électrique et saturation, les trois créations mondiales pour ensemble sont des commandes passées à autant de compositeurs sud-américains. D’Alexandre Lunsqui (1969), brésilien, Telluris Désert rose est une oeuvre tendue et un rien agressive, dont l’amplification accuse le caractère incisif. Psychedelic de Luca Fagin (conçu pour les Alla Breve de France Musique) convoque guitare et clavier électriques. L’écriture alterne continuum sonore et fragmentation de l’espace dans un flux libre porté par l’élan de l’invention/improvisation. De plus grande envergure, presque orchestrale, Parajo contra el borde de la noche (« Oiseau contre le bord de la nuit ») pour violoncelle, ensemble et électronique de l’Argentin Luis Nahon est une sorte de travelling sonore où défilent des paysages bigarrés, étranges autant que sauvages, auxquels l’électronique ajoute sa touche de merveilleux. Le violoncelle – impériale Ingrid Schoenlaub – et ses interventions périodiques sont le fil d’Ariane de cette trajectoire labyrinthique, ménageant des espaces plus intimistes voire introspectifs au sein d’une odyssée sonore aventureuse autant que poétique.

Jennifer Koh 884x497

Au studio 104 cette fois, à 20 heures, un concert de musique de chambre réunit trois solistes et collaborateurs proches de Kaija Saariaho : , immense violoniste et soliste de Graal Théâtre joué la veille ; , compatriote et dédicataire de bon nombre d’œuvres pour violoncelle ; , enfin, pianiste londonien, plus attaché à l’oeuvre de qu’il joue ce soir, et qui rejoindra ses deux partenaires au terme de la soirée, dans le superbe trio Light and Matter de la compositrice.

Seule en scène mais épaulée par l’électronique, débute le concert avec Frises (2011) de Kaija Saariaho, une œuvre étonnante écrite en regard de la deuxième Partita de Bach et plus particulièrement de la Chaconne en ré qui la termine. C’est d’ailleurs sur un ré que s’origine la partition articulée en quatre variations. Saariaho agence un entrelacs subtil, complexe et joueur, entre l’écriture instrumentale de haut vol et la partie électronique faite d’échantillons pré-enregistrés (que l’interprète contrôle avec une pédale) auxquels s’ajoute l’électronique en temps réel. L’œuvre subjugue, par l’envergure sonore du violon de Jennifer Koh et les déploiements multiples d’un espace modelé par l’outil électronique.

Plus intimiste mais non moins attachante, Freezing fields de (fondateur de l’ mentionné ci-dessus) est une commande de Radio-France donnée en création mondiale. La nouvelle pièce convoque le violoncelle (Anssi Karttunen) et le piano préparé (). Dans une sensibilité micro-tonale, la musique de Combier louvoie entre sensualisme et déchirure, effleurement et violence sèche, entraînant in fine les deux instruments fusionnels vers un climax d’une tension exacerbée. La pudeur du geste et la délicatesse du jeu des deux interprètes à l’écoute l’un de l’autre forcent l’admiration. On les retrouve dans Slackline de , un duo dont ils ont assuré la création en 2016 à Buenos Aires. Des quatre volets de cette quasi sonate pour piano et violoncelle, c’est la méditation tendue du troisième mouvement, conçu dans une grande économie de moyens et un temps très étiré, qui aimante notre écoute. Le finale virtuose et fantasque met une fois encore en valeur la qualité de jeu de nos deux instrumentistes hors norme.

gimenez_bra_180x180Parrainée par Kaija Saariaho, comme bien d’autres jeunes artistes que soutient la compositrice au sein du festival, a reçu une commande de Radio-France dans le cadre de l’émission Alla Breve produite par Anne Montaron. Et j’ai perçu ce vol étrange pour violoncelle fait éclore cinq images sonores à travers lesquelles sont explorés le champ des harmoniques et les variations de textures dans les divers registres de l’instrument : un voyage dans la perception qu’il faut écouter les oreilles grandes ouvertes, précise la compositrice. Acuité du trait, ductilité du son et énergie du geste sont autant de ressorts mis à l’œuvre par Anssi Karttunen pour magnifier l’écriture de la jeune Catalane. Light and Matter (2014) de Kaija Saariaho réunit pour finir les trois protagonistes de la soirée. Dans cette oeuvre récente, la compositrice renouvelle totalement le genre du trio avec piano. En engendrant, à partir du piano source, une sorte de méta-instrument au service de l’écriture du timbre et du devenir du son. Superbement conduite et jubilatoire, l’œuvre est écrite à New-York « en regardant de ma fenêtre les lumières changeantes et les couleurs du Morningside Park…. » écrit notre compositrice dans sa notice d’œuvre.

Kaija Saariaho n’apparaît pas à l’affiche du dernier concert du week-end au studio 104. Deux créations mondiales, celles de et voisinent avec un diptyque d’envergure de , un compositeur dont Présences semble poursuivre le « portrait » commencé par le Festival d’Automne. Trois de ses œuvres sont en effet données durant le festival dont un nouveau quatuor à cordes sous les archets des Diotima. Les Neue Vocalsolisten de Stuttgart et l’ensemble L’instant donné, deux phalanges tutoyant l’excellence sur la scène contemporaine, sont dirigés ce soir par le jeune et brillant chef allemand .

C’est de la poésie d’Edmond Jabès que s’originent Main surplombe pour soprano et ensemble et Ceux à qui pour six voix et ensemble de Lazkano. Fascinantes et rares, ces deux pièces se répondent, du solo à fleur de lèvres isolé dans l’ensemble instrumental (Main surplombe qui débute le concert) aux voix multiples et agissantes qui tentent de se déployer vers l’extérieur (Ceux à qui, en clôture de soirée). Aux mots de Jabès, « insaisissables comme une poudre qui s’échappe entre les doigts de la main », s’agrège un univers sonore atomisé d’où la voix (merveilleuse Johanna Zimmer) émerge à peine même si elle semble néanmoins conduire la dramaturgie. L’ambiguité des sources vocales et instrumentales fonde l’écriture de la secondes partie dont les mots deviennent musique, là où les figures instrumentales font sens. Le raffinement des couleurs (accordéon, steel-drum, hautbois baryton…) et la ciselure du matériau répondent au traitement étrange du texte, une façon, nous dit le compositeur, « d’aboutir à une nouvelle diction du contenu poétique ».

Dans Fulcrum, un bijou de l’Argentin , les deux protagonistes, violon () et clarinette (), occupent la scène tels deux gymnastes dans un exercice de haute voltige parfaitement réglé, virtuose et hypnotique, faisant valoir la sensualité de leurs timbres respectifs. Enfin, toujours en création mondiale, Symphony for human transport pour 4 voix et ensemble de n’est pas une œuvre dirigée. Sur le devant de la scène et tournant le dos au public, l’excellente pianiste , présente sur tous les fronts (Cairn et L’Instant donné) a enfilé d’éclatantes mitaines rouges augurant quelques interventions musclées sur le clavier et dans les cordes de l’instrument. Pattar s’approprie le long poème en anglais de Lisa Samuels qu’il traite librement au sein d’une écriture musicale aventureuse, liant les sonorités des mots et celles des instruments. Musique de la sensation plus que de l’intellect, avec cette dimension plastique du matériau qu’elle véhicule, l’œuvre dégage in fine une force expressive insoupçonnée.

Crédits photographiques : Kaija Saariaho © Maarit Kytoharju ; Jennifer Koh © Juergen Franck ;  © Christophe Egea

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