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Le week-end de la contemporaine à Royaumont

Festivals, La Scène, Musique d'ensemble, Musique de chambre et récital

Royaumont. Abbaye. 9 et 10-IX-2017.
9-IX : 15h : Drame au jardin ; concert promenade ; Franck Bedrossian, Edges pour piano et ensemble ; Georges Aperghis, Fidélité pour harpe ; Yann Robin, Symétriades pour contrebasse et électronique ; Brian Ferneyhough, Mnémosyne pour flûte basse et électronique ; Raphaël Cendo, Décombres pour clarinette contrebasse et électronique. Ensemble Multilatérale : Keiko Murakami, flûte ; Alain Billard, clarinette ; Nicolas Crosse, contrebasse ; Lise Beaudouin, piano ; Aurélie Saraf, harpe ; Hélène Colombotti, percussion ; Manuel Poletti, réalisateur en informatique musicale ; Martin Antiphon, régie générale.
17h45 : Concert de l’Académie Voix Nouvelles, compositeurs lauréats : œuvres de Sivan Eldar, Cengiz Eren, Tatiana Gerasimenok, Jonah Haven, Annie Hui-Hsin Hsieh, Shih-Wei Lo. Juliet Fraser, soprano ; Claudia Chan, piano ; Ensemble Multilatérale ; Quatuor Tana.
20h45 : Quatuors en fusion : Alex Mincek, Quatuor n° 3 lift – tilt – filter – split ; Bela Bartók, Quatuor n°4 ; Edwin Hillier, Soliloquies (Création mondiale) ; Yann Robin, Quatuor n°3 Shadows. Quatuor Tana : Antoine Maisonhaute, Ivan Lebrun, violon ; Maxime Désert, alto ; Jeanne Maisonhaute, violoncelle.
10-IX. 15h : Concert de l’Académie Voix Nouvelles II, compositeurs lauréats : œuvres de Boris Bezemer, Matthew Chamberlain, Shiuan Chang, Daniel Chappell, William Kuo, Fernando Munizaga, Alex Stephenson. Juliet Fraser, soprano ; Ensemble Multilatérale ; Quatuor Tana ; direction : Léo Warynski.
17h30 : Steve Reich : Know what is above you ; Steven Stucky : Whispers (hommage à William Byrd) ; three new motets in memoriam Thomas Tallis ; Morton Feldman : Rothko Chapel pour chœur, percussion, célesta et alto solo. Ensemble vocal Les Métaboles ; Maxime Désert, alto ; Hélène Colombatti, percussion ; Elisa Humanes, célesta ; direction : Léo Warynski.

 

21686057_10155779783989623_1238951717279625059_nC’est sous le titre réactif d’ « Eclats » que , responsable de la musique contemporaine à Royaumont, propose ce week-end de concerts pléthorique où les jeunes créateurs de l’Académie Voix nouvelles côtoient leurs ainés dans un chassé-croisé passionnant déclinant le geste compositionnel sous toutes ses coutures, voire ses fractures.

Au vu de l’état du ciel, l’aventure est risquée s’agissant du concert-promenade de l’après-midi Drame au jardin. Mais contre toute attente, le vent va chasser les nuages durant ce moment musical privilégié autant que bucolique. Le concert s’amorce à l’abri, dans la bibliothèque – piano oblige – avec Edges de , une pièce visant le total saturé qui élève d’entrée le niveau des décibels. Edges (Limites) est un affrontement musclé entre le piano (Lise Baudouin) et la percussion (Hélène Colombatti), recherchant la sophistication des matières percutées, explosives, telluriques, irradiantes…, ainsi que la préparation du piano au service d’une écriture instrumentale spectaculaire et jubilatoire, tendue jusqu’à l’excès. Dans la coursive du cloître, sous l’œil sévère d’, la harpiste Aurélie Saraf enchevêtre les mots et les sons dans Fidélité, un psychodrame imaginé par où l’excès d’affects submerge ici la conscience de l’interprète « mise à la question ». Les trois pièces suivantes se jouent en extérieur, dans le charmant Potager-Jardin où deux espaces scéniques ont été aménagés, l’un pour la technique informatique, l’autre pour les interprètes. De d’abord, Symétriades met en scène la contrebasse virtuose de et une partie électronique qui en répercute les sonorités incandescentes… l »écoute en plein-air laissant d’ailleurs advenir d’autres sources sonores, comme ces avions fréquents au-dessus de nos têtes. Si la complexité de l’écriture de la flûte basse – merveilleuse Keiko Murakami – échappe quelque peu à l’écoute dans Mnémosyne de , le charme du contexte naturel, ici le chant des corneilles, ajoute à l’envoûtement de cette pièce mixte pour flûte et sons fixés. Décombres pour clarinette contrebasse et électronique de neutralise par excès de sonos tout événement sonore extérieur, l’interprète – inégalable – usant de la voix et du cri dans une œuvre mettant le corps du musicien au centre du jeu.

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Comme chaque année à la même époque, les lauréats de l’Académie Voix nouvelles de Royaumont venus du monde entier (il n’y a d’ailleurs aucun français !) séjournent à l’Abbaye durant trois semaines pour terminer une œuvre sur les conseils de leurs maîtres, , Mark André et pour l’édition 2017. Treize pièces en création sont jouées durant le week-end, lors de deux concerts très attendus convoquant la soprano , l’, le , la pianiste Claudia Chan et le chef .

S’il nous est impossible de rendre compte de chacune d’elles, tentons du moins de les regrouper selon leurs différents horizons esthétiques. Certains compositeurs s’orientent vers un univers bruité tel le jeune États-unien Jonah Haven (1995) dans son œuvre (esquisse) Laugh Radish où la matière des cordes du quatuor est filtrée, distordue, détournée sous l’action des archets préparés. Dans Cleaning the temple pour quatuor à cordes, le Taïwanais Shiuan Chang (1989) s’inspire de deux poèmes chinois anciens et s’aventure au cœur du son, creusant la matière jusqu’aux limites du souffle et du silence. Une même recherche sur la texture des cordes et ses variations infimes s’exerce dans Vocalise du Britannique Daniel Lee Chappell (1993) qui associe la voix au quatuor à cordes au sein d’un monde sonore bruissant où les deux sources s’interpénètrent. C’est au contraire la couleur et le sensualisme du son qu’exalte le Chilien Fernando Munizaga (1986) dans Ondas Primarias pour sextuor instrumental. La pièce très (trop) courte est l’une des plus riches quant à l’écriture du timbre et le déploiement de l’imaginaire sonore. Plus iconoclaste et expérimental, Regulation pour soprano et sextuor du Sino-canadien William Kuo fait appel à une lutherie sophistiquée (clarinette à tuyau, glass harmonica, diffuseur électronique…) relevant davantage de l’installation sonore. Flirtant avec le théâtre musical, la compositrice et performeuse russe Tatiana Gerasimenok déride son public avec Bohemian Algae, une sorte de « rituel brut » où les gestes, la voix, les râles des musiciens en mode sauvage participent du chaos, « dans un mouvement de réunion avec la nature » note la compositrice. On se laisse porter par le flux sonore qu’instaure le néerlandais Boris Bezemer dans An account of imaginary or real people and events où le compositeur joue avec l’hétérogénéité de son matériau dans un élan un brin naïf mais non dénué d’enthousiasme. Si le tête à tête très énergétique entre flûte et violoncelle dans Glass Shattered, Shattering du Taïwanais Shuh-Wei Lo séduit, notre coup de cœur est pour la compositrice aux pieds nus Sivan Eldar (1985) et sa pièce Any bed but one’s pour soprano, violon et percussions dont émane une poétique du son et du silence, où, comme chez Sciarrino, chaque événement « palpite dans le vide ».

Les Tana en concert

Sollicité pour le concert de l’Académie, le revient sur scène en soirée, dans la belle Salle des charpentes, avec quatre œuvres à l’affiche dont une création mondiale. Singulier autant qu’impressionnant, le Quatuor n° 3 lift – tilt – filer – split (2010) du New-yorkais évolue entre énergie et déchirure, alternant des séquences véhémentes et presque mécaniques et des textures plus flexibles et sensibles. Le discours patine parfois et se met à fonctionner en boucle. D’un geste puissant, les Tana cernent cet espace de conflit avec une détermination exemplaire. La musique de Bartók (Quatuor n° 4) trône avec insolence au centre du programme, présentant d’ailleurs plus d’un point commun avec celle de Mincek. Les Tana l’amorcent (Allegro) avec une synergie et une rusticité qui captivent. Si les lignes du prestissimo con sordino manquent parfois de définition, les textures sont superbes dans le mouvement central (Non troppo lento) de cette grande architecture en arche. L’énergie est à l’œuvre dans le célèbre Allegretto pizzicato et ses ressorts rythmiques endiablés tandis que nos quatre musiciens excellent dans le finale motorique, prodiguant une solide assise rythmique et un art des contrastes qui sidère. Avec sa verve habituelle, Antoine Maisonhaute prend la parole pour présenter les deux quatuors suivants. D’Edwin Hillier, lauréat 2016 de l’Académie Voix Nouvelles, Soliloquies est une commande – – de la Fondation Royaumont. L’œuvre tend elle aussi vers un univers bruité engendré par des modes de jeu spécifiques. Entre virtuosité et imagination, le compositeur articule et combine ses composantes sonores en invitant la voix des instrumentistes qui, au fil de la trajectoire, tisse une dramaturgie. Pour finir en apothéose – et l’on est en droit de se demander jusqu’où ils iront plus loin – les Tana interprètent Shadows, une œuvre fétiche dont ils sont les dédicataires (lire notre chronique du CD). Depuis la création de ce Quatuor n° 3 de en janvier 2016 à la Cité de la musique, ils ont, semble-t-il, gagné en vitesse, cinétique et liberté de geste pour accéder à la fusion extrême des paramètres du son, une lave rougeoyante à l’image du volcan dont s’est déjà emparé le compositeur. La prestation unique et sans précédent du Quatuor ne laisse de fasciner.

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Rothko Chapel
par Les Métaboles

Le lendemain, dans le Réfectoire, et son ensemble vocal Les Métaboles donnent leur premier concert à Royaumont. Au programme de ce jeune chœur, fondé en 2010, de la musique américaine des XXᵉ et XXIᵉ siècles qu’ils viennent d’enregistrer sous le label NoMadMusic. Know what is above you de , pour voix de femmes et deux petits tambours, est une entrée en matière aussi courte que galvanisante. Les deux œuvres de (1949-2016) pour chœur mixte, écrites dans une veine expressive et un langage plutôt consonant, laissent apprécier la synergie de l’ensemble, l’homogénéité des pupitres et la clarté exemplaire de la diction. Elles précèdent le chef d’œuvre attendu de Rothko Chapel pour lequel on installe au centre de la scène le célesta tenu par . C’est l’altiste du Quatuor Tana, Maxime Désert, qui est à jardin, faisant face au set de percussions d’Hélène Colombotti. L’acoustique réverbérante des lieux est idéale pour fondre dans un même espace chaque intervention sans en altérer l’identité. L’équilibre fragile de cette musique infime est maintenu avec beaucoup de délicatesse par Léo Warynski. En phase avec la percussion, l’alto conducteur de Maxime Désert est subtilement dosé, dans les dynamiques, la couleur et le vibrato, jusqu’à l’apparition du chant hébraïque qui apporte au terme de ce rituel étrange une fraicheur nouvelle et surprenante. Si Rothko Chapel a été plusieurs fois donnée dans les mois précédents (notamment au Festival Manifeste), force est de constater que l’expérience d’écoute, renouvelée par l’espace et les interprètes, est chaque fois différente et toujours enrichissante.

Crédit photographiques : © Florence Riou, Abbaye de Royaumont

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