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Kurtág et Sciarrino, l’art du peu par l’Ensemble Intercontemporain

Festivals, La Scène, Musique d'ensemble

Paris. Philharmonie de Paris – Cité de la Musique. 19-X-2017. Dans le cadre du Festival d’Automne. György Kurtag (né en 1926) : … quasi una fantasia… op. 27 n°1 pour piano et groupes d’instruments ; Messages de feu Demoiselle R.V. Troussova, op. 17 pour soprano et ensemble ; Salvatore Sciarrino (né en 1947) : Gesualdo senza parole (à 400 anni della morte) pour ensemble ; Il sogno di Stradella pour piano et instruments ; Omaggio à Burri pour trois instruments. Natalia Zagorinskaya, soprano ; Sébastien Vichard, piano ; Martin Adamek, clarinette ; Sophie Cherrier, flûte ; Jeanne-Marie Conquer, violon. Ensemble Intercontemporain : direction Matthias Pintscher.

kurtagDes formes brèves et concentrées, la fragilité du son entre silence et effleurement, une dramaturgie qui souffle le chaud et le froid… autant de choses infimes qui lient l’univers des deux compositeurs à l’affiche de ce très beau concert donné par l’ et son chef .

À travers cinq œuvres que le programme met en miroir, ce sont deux figures essentielles de la pensée musicale d’aujourd’hui qui sont mis en regard, le Hongrois et le Sicilien .

Quatre tableaux aussi brefs que contrastés se succèdent dans Quasi una fantasia… (1988), une œuvre pour piano et ensemble dédiée à Zoltán Kocsis et , où Kurtág prévoit pour la première fois un dispositif spatialisé. À l’étage de la Salle des concerts de la Cité de la musique, l’ensemble instrumental est fragmenté en trois groupes alternant avec cinq joueurs d’harmonica. Le piano soliste trône de front, sur la scène centrale, avec quelques musiciens et la percussion. On est à court de mots s’agissant d’une musique aussi impalpable, jouant sur la surprise et le presque rien : cette gamme descendante du piano sous le toucher ultra-sensible de avant le Presto minaccioso e lamentoso survolté. L’indication de caractère est emprunté à Schumann, un modèle de concision et de théâtralité pour Kurtág. Le Recitativo qui suit semble concentrer en trois minutes tout le tragique de l’existence tandis que l’Aria finale, aux sonorités irisées par les harmonicas (réécriture du cinquième Microlude pour quatuor à cordes) laisse flotter son motif de cinq notes dans une totale apesanteur. « Minimaliste et romantique » écrit la poétesse russe Rimma Dalos à propos de la musique de Kurtág , pointant là son paradoxe et le défi lancé aux interprètes comme à l’auditeur. Et si l’on peut émettre un regret quant à l’interprétation très soignée de l’EIC, c’est de ne pas avoir pu entendre l’œuvre une seconde fois!

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entretient une relation privilégiée avec Gesualdo, ce musicien de la Renaissance italienne « si raffiné et si précieux » sur lequel il a déjà écrit une musique de scène pour les marionnettes siciliennes, une pièce pour instrument et voix et un opéra. Gesualdo senza parole est écrit pour l’anniversaire des 400 ans de la mort du Prince de Venosa (2013), Sciarrino invoquant les vertus de la transcription comme « révélation d’un nouveau visage virtuel » de la partition. De fait, ces madrigaux sans chanteurs, dont les instruments doivent restituer chaque inflexion de la voix, perdent leur saveur – celle de la langue italienne – et un peu de leur flexibilité au sein d’une écriture instrumentale très éclatée. Seule la percussion, marquant la distance et source de surprise, nous a réjouis.
A l’instar de Gesualdo, Sciarrino décèle chez (1639-1682) un esprit visionnaire dont la musique défie les siècles au point de « ne pas savoir distinguer entre passé et avenir ». Ce questionnement sur le temps et l’espace ancre le propos de son superbe « concerto » pour piano, Il sogno di Stradella (2017) donné ce soir en création française. Ce théâtre de sons à fleur de sensibilité met en scène l’étrangeté du rêve. Ainsi le piano – celui, volubile et charmeur de toujours – laisse advenir lointainement la musique atemporelle de Stradella confrontée à une strate sonore bruiteuse qui tend à lui faire écran… Jusqu’au réveil soudain où l’auditeur est transporté dans un nouveau lieu d’écoute, celui du silence sciarrinesque foisonnant de signaux et autres souffles vitaux.

Il faut vraiment tendre l’oreille, lorsqu’on est à l’étage, et faire abstraction des bruits polluants de la salle pour apprécier l’Omaggio à Burri (1995) du même Sciarrino, trio pour violon (Jeane-Marie Conquer), clarinette basse (Martin Adamek) et flûte alto (). C’est une commande de Citta di Castello, la ville natale du plasticien (1915-1995) où réside désormais le compositeur. Ayant appartenu au courant de l’Art informel, c’est en tant que « polymatérialiste » que l’artiste aimait se définir. Souffle, tremblements, oscillations légères de la flûte, slaps secs de la clarinette, harmoniques fragiles du violon sont autant de figures éphémères distribuées dans l’espace silencieux « … un nuage de vent et de pierre… » magnifiquement restitué par les solistes, qui exige une écoute recueillie, « écologique » dira Sciarrino.

Messages de feu Demoiselle R.V. Troussova (1980) chef d’œuvre de Kurtág écrit sur 21 poèmes autobiographiques de la poétesse russe Rimma Dalos citée ci-dessus, couronne la soirée. Si la référence au Pierrot lunaire est explicite, les trois parties, Solitude, Quelque peu érotique et Expérience amère – douceur et chagrin, sont ici d’inégales longueurs (2+4+15 poèmes). Les textes sont également de plus en plus courts, parfois d’une seule phrase (n°13 : Pourquoi as-tu prononcé ces mots horribles, quand il pleuvait à verse…). A l’affût du geste instrumental expressif, Kurtág sculpte ici chaque intonation et profil mélodique pour servir au plus près et au plus juste le texte poétique. « […] les gestes vocaux tracent une épure de l’articulation grammaticale » résume dans son Ligeti-Kurtág (Contrechamps n°12-13). Mais à l’instar des Romantiques, Kurtág laisse parfois les instruments seuls aller au-delà des mots, à la faveur d’interludes très éloquents (Deux corps entrelacé). Le compositeur met à l’œuvre l’alchimie des timbres incluant harpe, célesta, cymbalum, mandoline… On pense au « Barbe-bleue » de Bartók dans le 9ème poème (Mon amour / m’a apporté des cailloux / Leurs riches couleurs m’enchantent). Sur le devant de la scène, la soprano russe capte d’emblée notre écoute, de sa voix flexible et sensuelle, agile et toujours bien projetée. Sous le geste énergique et communicatif de , les solistes de l’Intercontemporain donnent le meilleur d’eux-mêmes… jusqu’au verdict amer et terrible du dernier poème : « Pour tout / ce qu’on n’a jamais fait ensemble / c’est moi qui paie », où le contrebassiste – impérial – contribue à la chute abyssale du son en détendant progressivement sa corde la plus grave.

Crédit photographiques : © Michael Seum ; Salvatore Sciarrino © Luca Carrà / RaiTrade

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