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La Traviata ne veut pas mourir à Bâle

La Scène, Opéra, Opéras

Bâle. Theater Basel. 1-XI-2017. Giuseppe Verdi (1813-1901) : La Traviata, mélodrame en 3 actes sur un livret de Francesco Maria Piave d’après Alexandre Dumas fils. Mise en scène : Daniel Kramer. Décors : Lizzie Clachan. Costumes : Esther Bialas. Lumière : Charles Balfour. Chorégraphie : Teresa Rotemberg. Avec : Corinne Winters, Violetta Valéry ; Kristina Stanek, Flora Bervoix ; Pavel Valuzhyn, Alfredo Germont ; Ivan Inverardi, Giorgio Germont ; Karl-Heinz Brandt, Gastone ; Domen Križaj, Barone Douphol ; José Coca Loza, Marchese d’Orbigny ; Andrew Murphy, Dottore Grenvil ; Matthew Swensen, Giuseppe ; Marco Pobuda, Domestico di Flora ; Vladimir Vassilev, Commissionario. Chœur (chef de chœur, Michael Clark) et Sinfonieorchester Basel, direction : Titus Engel.

blh_5124_1Bâle coproduit avec l’English National Opera La Traviata mise en scène par , également directeur artistique depuis 2016 de la deuxième scène lyrique londonienne. Malgré l’originalité de quelques séduisantes idées, cette énième production de l’opéra le plus populaire de Verdi, où un certain classicisme l’emporte aux points, ne renouvelle qu’insuffisamment la vision du chef-d’œuvre.

Après un lever de rideau plus que prometteur, le somptueux décor en hémicycle de Lizzie Clachan nous plonge avec délice dans un vertige kaléidoscopique : les costumes, pour la plupart d’une éblouissante blancheur, se reflètent sur les miroirs géants ceignant les contours d’un lupanar de luxe aux portes virevoltantes et aux murs troués de niches abritant les hauts de forme des messieurs en goguette puis les perruques des dames rendues à leur solitude. Le mobilier, dont un lit occupant une position très centrale, prolonge l’effet en tournoyant sur cette petite scène-sur-la-scène. À l’ivresse visuelle s’ajoute la finesse d’une direction d’acteurs alléchante, quasi-chorégraphiée : la connivence de l’héroïne avec le spectateur posée d’emblée, le départ bondissant d’Alfredo et la réponse en imitation de Violetta, la « chenille » du chœur…

Après l’entracte, l’espace s’est agrandi. Le petit plateau circulaire du I s’inscrit cette fois dans les limites quadrangulaires du grand, dont les murs, tendus de voilages vaporeux, servent d’écrin à un lit balancé au vent. Un gazon, sous la couverture duquel se réfugiera l’héroïne, a poussé sur le sol. Alfredo s’adonne aux joies du jardinage, les mains dans une vraie terre. Un très bel effet scénique (frémissement ardent des murs, verdure glissée à jardin) transforme l’idylle en cauchemar pour la fête chez Flora. Après un nouvel entracte, qui réhabilite l’usage perdu du découpage en trois actes, la petite scène se dresse à l’oblique vers les cintres, couronnant d’une auréole lumineuse une Violetta enfin rendue à la vérité du grand plateau, creusant elle-même sa tombe dans un étrange cimetière peuplé de matelas. Une tombe dans laquelle elle refuse in fine de s’enfouir, illustrant le concept de Kramer d’une Traviata en déni de victimisation. Visuellement, le tout se tient. Dommage alors que, dès l’arrivée d’un Germont père comme on en a tant vu, mi-paternaliste mi-libidineux, la direction d’acteurs soit moins inventive, nous ramenant par trop dans une Traviata plus ordinaire que ce que l’Acte I nous avait laissé entrevoir. Le ballet, pain bénit pour un metteur en scène (voir la bouleversante mise en abyme que Lavelli avait imaginée à Aix en 1976), même s’il a le mérite d’enlever bohémiennes et matadors zeffirelliens, reproduit peu ou prou l’éternel numéro décoratif de séduction féminine puis masculine pratiqué par trop de metteurs en scène.

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La direction de , que nous avions entendu plus inspiré par Stockhausen la saison dernière, peu intéressé par l’intégralité de la partition, n’imprime pas non plus suffisamment (accords d’outre-tombe sur Prendi quest’è l’immagine assez banals), affichant moult micro-décalages en ce soir de deuxième.

L’américaine est une Violetta de couleur inhabituellement sombre, une quasi-Flora. Délaissant les écarts facultatifs, et malgré quelques inégalités de registres, le combat qu’elle doit engager contre une typologie vocale tricéphale ne laisse cependant pas indifférent. Son Alfredo, le russe , est une merveille de timbre et de fougue légère. Même à l’assaut des sommets, jamais on ne craint qu’il ne dévisse. Le Germont père d’, un peu incertain au départ, ne révèle la puissance indiscutable de ses moyens qu’au fil du long duo, construit en crescendo : impressionnant. Brassée de compliments pour tous les comprimarii, avec mention spéciale pour l’extravagant Gastone en Riquet à la houppe sur talons aiguilles de et pour la complicité du chœur maison.

Au final, un spectacle qui nous laisse un peu de frustration au tomber du rideau.

Crédits photographiques : © Sandra Then

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