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Gil Shaham exceptionnel dans le Concerto de Tchaïkovski

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Paris. Philharmonie de Paris. 13-XII-2017. Witold Lutosławski (1913-1994) : Concerto pour Orchestre. Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893) : Concerto pour violon en ré majeur op. 35. Antonín Dvořák (1841-1904) : Fantaisie sur « Rusalka », suite (Arr. Manfred Honeck / Tomáš Ille). Gil Shaham, violon ; Orchestre de Paris, direction : Manfred Honeck.

Gil Shaham_(c)_Luke Ratray_3Pour son retour au pupitre de l’, propose un programme autour d’œuvres de l’Est. S’ouvrant par un Concerto pour Orchestre de Lutosławski, il se termine par une Fantaisie sur Rusalka de Dvořák arrangée par le chef lui-même. Le grand moment du concert reste cependant le Concerto pour violon de Tchaïkovski, exceptionnel sous l’archet de .

Composé entre 1950 et 1954 à la fin de l’ère stalinienne, le Concerto pour Orchestre de peut sembler rare encore aujourd’hui, mais apparaît pourtant pour la sixième fois au programme de l’. Daniel Barenboim l’a fait entrer au répertoire dès 1976, avant que le compositeur ne le dirige six années plus tard. Sans doute quelques auditeurs présents à la Philharmonie de Paris ont-ils entendu l’un de ces concerts passés ; mais pour comparer avec l’interprétation actuelle, le dernier souvenir auditif pertinent est celui d’Andreï Boreïko avec la même formation en 2013.

diffère du chef russe en ce qu’il cherche à faire ressortir de l’orchestre et de l’œuvre des coloris particulièrement clairs, notamment d’un célesta un peu trop présent dès l’Intrada, quand les harpes et le piano savent rester plus discrets. Le geste fluide ne cherche pas à concentrer la masse des cordes, alors qu’on y trouverait également la part de pénombre pourtant tout aussi latente dans cette partition. Le second mouvement, Capriccio notturno et Arioso, met en valeur la petite harmonie, tandis que la Passacaille conclusive cherche la dynamique et trouve des sonorités très américaines, avec une brillante explosion à la coda.

L’entracte ayant été avancé après la première pièce et non après la deuxième, l’intégralité du public retrouve ses fauteuils et montre par ses applaudissements à l’entrée de pourquoi la Philharmonie affiche complet pour deux soirs. Les souvenirs des prestations de l’artiste à la Salle Pleyel, tant dans Berg que Korngold, Walton, Barber, Bartók ou Prokofiev ne peuvent que confirmer l’intérêt d’écouter ce musicien exceptionnel dans l’un des concertos les plus importants du répertoire pour violon. Et même si rien ne laissait prévoir un niveau aussi exceptionnel. Dès l’introduction symphonique de l’Allegro moderato, l’orchestre présente un son fluide et enlevé, jamais trop accentué, afin de maintenir cette partition viennoise de Tchaïkovski dans la finesse.

L’apparition du violon fascine, tant celui-ci semble agile et à son aise, alors qu’il prend des risques impressionnants dans le rubato. La cadence apporte un surplus de génie par l’évidence d’un style unique, qui mêle l’effet à la justesse sans jamais s’exhiber à outrance. Les applaudissements peinent à s’éteindre après un aussi brillant premier mouvement, mais Shaham relance enfin le concerto avec la Canzonetta, et oblige une partie du public à regarder son programme pour comprendre quelle pièce est maintenant interprétée. Pour ceux qui attendaient la suite, la grâce et l’épure du Stradivarius ne sont que délectation et font regretter l’arrivée si rapide de l’Allegro vivacissimo. Impossible alors d’expliquer par des mots la puissance d’un jeu devenu presque tzigane, celui d’un violon juif dans tout ce qu’il peut représenter de nostalgie et d’arrière-fond de tristesse mêlée à la joie de vivre. On trouve ici finalement l’idée même des nuances complexes de toute la vie et l’œuvre de Tchaïkovski. À cela s’accorde une petite harmonie dont se démarque une première flûte au même niveau d’exception que le violon, notamment dans son duo lors du mouvement lent. Le premier hautbois et la première clarinette se montrent d’une qualité quasi comparable et grâce à ce groupe d’instruments, le lien entre l’ouvrage concertant et l’opéra Eugène Onéguine, composé juste avant, est mis en évidence comme jamais.

Difficile, après un tel moment, de se concentrer de nouveau sur le bis, piécette offerte à Shaham par un ami quelques jours plus tôt et pour laquelle le violoniste fait rire l’assemblée en cherchant le bon sens de la partition, la retournant à deux reprises avant de la jouer. Puis l’orchestre se renforce, pour finir à plus de cent avec des contrebasses passées à neuf et un pupitre de corde ajouté à chaque groupe. Il offre un bel arrangement de morceaux symphoniques de Rusalka réalisé par Manfred Honeck et réorchestré par Tomáš Ille. Cette inédite Fantaisie débute par la Polonaise du deuxième acte puis s’étend vers un grand moment romantique tiré de l’air de l’acte I.

Crédit photographique : Gil Shaham © Luke Ratray

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  • Vincent Guillemin

    Pour les curieux, je me suis renseigné depuis sur le bis, annoncé par Shaham mais pas assez clairement pour que je puisse l’inscrire dans l’article : Anger Management de Max Raimi

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