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Le chant d’Orphée à la Scala par Juan Diego Flórez

La Scène, Opéra, Opéras

Milan. Teatro alla Scala. 3-III-2018. Christoph Willibald Gluck (1714-1787) : Orphée et Euridice, tragédie opéra en trois actes sur un livret de Ranieri de Calzabigi traduit en français par Pierre-Louis Moline. Mise en scène : Hofesh Shechter et John Fulljames. Décors et costumes : Conor Murphy. Chorégraphie : Hofesh Shechter. Lumières : Lee Curran. Avec : Juan Diego Flórez, Orphée ; Christiane Karg, Euridice ; Fatma Said, L’Amour. Chœur et Orchestre du Teatro alla Scala, direction : Michele Mariotti

Orphée 3Le chant flamboyant de n’est pas le seul point positif de l’Orphée et Eurydice présenté à la Scala. Loin de là. C’est bien un spectacle total mené de bout en bout dont la force et la créativité sont à tous points de vue le maître mot. Incandescent.

Coïncidence de calendrier : en ce moment, l’Italie chante en français ! Après la version française de La Favorite à Florence, voilà que La Scala présente, pour la première fois de son histoire, la version de 1774 d’Orphée et Eurydice de Gluck. Mais alors que la première de Donizetti est la version originale, celle du célèbre mythe grec est une version modifiée par Gluck lui-même de celle initialement écrite en langue italienne (parmi tant d’autres !).

Réputée pour avoir rétabli la vérité humaine à l’opéra, l’œuvre de Gluck ne se construit pas sur le destin d’Orphée ni sur celui d’Eurydice, mais se fonde sur la descente du héros aux Enfers et son échec, que le librettiste Ranieri de Calzabigi et Gluck modèlent en fin heureuse pour un mythe devenu ainsi poétiquement heureux et lumineux. Ce voyage au centre de la terre, ce n’est pas la star du soir, , qui le matérialise, mais c’est étonnamment l’Orchestre de la Scala positionné au centre de la scène sur une plateforme mobile, qui se retrouve également en hauteur pour rappeler les divinités infernales ainsi que pour former une galerie souterraine aux protagonistes présents sur le plateau. et John Fulliames jouent sur les niveaux, les mondes, les réalités, tout cela dans un décor judicieusement épuré et pourtant d’une fine noblesse grâce à des effets de lumière esthétiques. Dans cette mise en scène créée au Royal Opera House en 2015, l’Orphée et Eurydice est visuellement une ode à la musique, et se réceptionne comme un voyage intérieur de l’âme. Beauté à l’état pur.

Difficile d’imaginer, dans ce contexte si singulier, le travail de pour atteindre un équilibre sonore qui est pourtant bel et bien au rendez-vous. Parfois dos aux chanteurs, parfois au-dessus des choristes, le défi est de taille pour le chef d’orchestre qui se retrouve donc sans connexion directe avec les chanteurs. On peut peut-être reprocher une passion un peu contenue de la phalange (quelques huées destinés au chef se sont fait entendre en fin de soirée). Mais cette dimension dramatique un brin introvertie met surtout en exergue une approche lumineuse soutenue, caractérisée par une douceur bienveillante et l’affirmation d’une attention soignée de la part du chef. Il valorise les individualités, autant les instruments solistes qui se lèvent lors de leurs interventions, avec une mise en avant particulière (et logique !) de la harpe sur l’avant-scène, que les voix.

Et cela fonctionne ! Que ce soit le tant attendu Juan Diego Flórez (Orphée), (Eurydice) ou (L’Amour), tous rayonnent à travers une personnalité bien affirmée. La soprano révèle une diction française minutieusement soignée qui ne lui fait pourtant pas oublier d’agrémenter son chant de couleurs brillantes, magnifiquement sculptées. Toute en or vêtue, la soprano marque par sa présence conquérante et son charisme dans ce rôle de messagère des dieux qui contraste efficacement avec l’Eurydice de , chanteuse par ailleurs trop peu présente sur les scènes françaises. La soprano est en effet d’une belle élégance : digne et touchante, l’amante éperdue qu’elle incarne déploie particulièrement ses atouts lors de ses duos avec Orphée. Et enfin, l’Orphée de Juan Diego Flórez, ou la puissance tragique d’un ténor capable d’affronter avec une facilité absolue les difficultés vocales du rôle. Cette prestation exceptionnelle, on pouvait l’imaginer avec son enregistrement de 2008 paru chez Decca. Qui d’autre que le ténor péruvien pour une adéquation vocale qui semble idéale (le rôle ayant été initialement écrit pour une haute-contre), un excellent français entendu encore à Monaco avec Les Contes d’Hoffmann, une virtuosité à toute épreuve notamment dans le dangereux « L’espoir renaît dans mon âme », une puissance tragique combinée à une vulnérabilité diffusée notamment par des mezza voce impeccablement projetés. Cet Orphée confirme la solide évolution du ténor qui maintient sa position sur la scène lyrique actuelle.

Orphée 4

Conformément à la tradition de l’opéra français où la danse a toujours tenu une place de choix, la version parisienne d’Orphée et Eurydice s’agrémente de nombreux airs de ballets par rapport à la première version de l’ouvrage. Avec cette production, le chorégraphe israélien fait ses débuts dans l’univers de l’opéra. Parfois tribales, presque sauvages, à d’autres moments plus classiques, toujours physiques, les chorégraphies renvoient régulièrement à la gestuelle du deuil empruntée aux danses traditionnelles. Cette énergie anarchique bien caractéristique du travail du chorégraphe, affirme un contraste saisissant pour que ces 45 minutes de ballet deviennent des moments de grâce, pour montrer surtout que ce mythe ancien peut encore être particulièrement moderne.

Crédits photographiques : © Marco Brescia & Rudy Amisano ; Ballet © Bill Cooper

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