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À Verbier, le bouquet final de Gianandrea Noseda et Yuja Wang

Festivals, La Scène, Musique symphonique

Verbier. Salle des Combins. 5-VIII-2018. Sergueï Prokofiev (1891-1953) : L’Amour des Trois Oranges, suite orchestrale op. 33bis ; Concerto pour piano et orchestre n° 5 en sol majeur op. 55 ; Concerto pour piano et orchestre n° 3 en do majeur op. 26. Yuja Wang, piano. Verbier Festival Orchestra, direction : Gianandrea Noseda



noseda.01Le concert de clôture de la 25e édition du Verbier Festival, entièrement dédié à des œuvres de , a été un feu d’artifice mémorable.

Le premier artisan de ce moment d’exception est . L’an dernier, une opération en urgence de la colonne vertébrale l’avait contraint à renoncer à la direction de la Neuvième Symphonie de Gustav Mahler. Pendant les mois de convalescence, le chef d’orchestre dirigeait assis. On le sentait gêné aux entournures par cette obligation médicale. Pour Noseda, la musique c’est la vie, c’est le mouvement, c’est l’exubérance. Aujourd’hui, il est debout et l’on saisit vite combien la liberté gestuelle du chef est vitale à son expression.

Dès les premières mesures de la Suite orchestrale tirée de L’Amour des Trois Oranges de , tout le corps de s’élance. Le rythme obsédant des ridicules scelle immédiatement l’orchestre dans une symbiose des pupitres emmenés par l’énergique autorité du chef. Tout en lui exprime les violons, les clarinettes, les cors jusqu’aux trombones cuivrant de la plus belle manière. Quelles couleurs, quelles fanfares, quelles lumières exhalées ! Les chapitres de cette suite se succèdent dans la même veine.

Dans la Marche, la page la plus populaire et connue de cette œuvre (et de l’opéra), Noseda suggère magnifiquement les images d’un défilé de clowns, de pantins superbes. Derrière ces rythmes saccadés, ces musiques tonitruantes, ces éclats fulminants, c’est une poésie de rouges et de jaunes que le chef disperse autour de lui. Quand bien même cette musique reste difficile d’écoute, l’interprétation qu’en offre Noseda force l’admiration par l’engagement continuel qu’il imprime afin qu’à aucun moment le souffle qui habite l’œuvre ne retombe.

Une petite vingtaine de minutes viennent à peine de s’écouler que la soirée du mélomane parait déjà comblée. Mais le feu d’artifice est loin d’être terminé. Elle est jeune, elle est belle, elle est souriante, elle a du charisme, elle a du talent, elle joue du piano, elle est vêtue comme une star. Voilà de quoi suggérer toutes les remarques, tous les commentaires, toutes les jalousies, toutes les critiques, tous les doutes. Quand elle entre dans sa robe de tulle et paillettes rouge vif, fait sensation. Elle passe décontractée devant l’orchestre, gravit l’estrade du chef, se place près de son piano, laisse quelques instants au public le soin de l’admirer, puis le salue en cassant brusquement son dos dans une révérence rapide, souple et appuyée. Elle glisse vers le clavier de son piano et là, en un instant, la transformation s’opère. Celle qui, il y a quelques secondes, était une superbe gravure de mode devient la pianiste, l’artiste. Entamant avec une débordante énergie le Concerto pour piano et orchestre n° 5 de Sergueï Prokofiev, elle enserre immédiatement le public dans son interprétation. Ici, le piano est l’instrument de percussion par excellence, mais n’est pas en reste pour signifier toutes les subtilités, toutes les explosions de la complexité tant mélodique que technique de cette œuvre. En cela, sa personnalité musicale se fond parfaitement à l’autorité de Gianandrea Noseda et le déferlement des brillances orchestrales qui n’empêchent pas les touches soudain délicates d’un arpège du piano qui vient de temps à autre délicatement calmer le jeu. La Toccata est jouée con fuoco comme l’indique le compositeur. Un feu si intense qu’irrésistiblement il soulève les applaudissements du public, qui en vient à oublier qu’il reste encore deux mouvements à ce concerto.

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Après l’entracte, Yuja Wang revient toute de paillettes étincelantes (bleues cette fois) vêtue, avec un autre concerto de Prokofiev. Le Concerto en do majeur n° 3 op. 26, d’une structure plus traditionnelle, permet à la soliste d’affirmer sa technique instrumentale et la poésie de son jeu. Le discours pianistique est d’une clarté formidable et d’une précision diabolique. La connivence entre elle, l’orchestre et Gianandrea Noseda est inspirée. En grande musicienne, elle s’intègre à la perfection dans les moindres interstices orchestraux. Vivant intensément son piano, Yuja Wang sourit. À ses doigts, aux touches d’ivoire du clavier, aux sons qu’ils génèrent, à la musique, comme si tout cela était un jouet miraculeux.

Un tel bouquet final ne pouvait qu’enthousiasmer le public qui réserve un triomphe à Yuja Wang et à Gianandrea Noseda pour cette première rencontre. Généreuse, la pianiste offre en bis rien moins qu’un superbe final de la Sonate pour piano n° 7 de Prokofiev.

Crédits photographiques : Gianandrea Noseda © Nicolas Brodard, Yuja Wang / Gianandrea Noseda © Aline Paley

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  • Étienne Barilier

    Cher
    Monsieur,

    Que vous
    dire, sinon que votre critique est aussi belle que juste. Vous caractérisez à
    merveille la personne et le jeu de Yuja Wang. La beauté de la star, la
    perfection et la musicalité de la pianiste. Quand vous dites que la « gravure
    de mode » devient soudain l’artiste, c’est bien sûr vrai, mais ce qu’il y
    a d’unique et d’étonnant, c’est qu’il s’agit bien d’une seule et même personne,
    et que la précision et la musicalité du jeu sont comme l’expression
    spiritualisée du sourire et de la beauté physique. Le charisme dont vous
    parlez, c’est sans doute cela : un charme extérieur que ne dément pas mais
    qu’approfondit et justifie, si je puis dire, un envoûtement créé par le jeu de
    cette artiste unique.

    Si je vous écris tout cela, c’est aussi parce que je suis l’auteur d’un livre paru en 2011
    déjà, Piano chinois, roman inspiré par Yuja Wang (et traduit en cinq langues, bientôt six !), dans lequel je faisais dialoguer deux critiques musicaux et tentais d’exprimer, notamment, ce
    que vous formulez si bien dans votre article. Merci donc, cher Monsieur.

    Étienne
    Barilier

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