« Trois Sœurs » de Péter Eötvös

La Scène, Opéra, Opéras

Paris. Théâtre du Châtelet. 6-XI-2001. Péter Eötvös : Tri Sestry. Gary Boyce, Alain Aubin, Bejun Mehta, Oleg Riabets, Peter Hall, Alexei Grigorev, Albert Schagidullin, Nikita Storojev, Wojtek Drabowicz, Gregor Dalal, Valery Serkin, Denis Sedov, Jan Alofs. Orchestre Philharmonique de Radio France. Direction : Kent Nagano et Péter Eötvös. Mise en scène, scénographie et lumières : Ushio Amagatsu. Décor et peinture : Natsuyuki Nakanishi. Costumes et maquillages : Sayoko Yamaguchi.

Trois Soeurs

Créé à l’Opéra de Lyon, son commanditaire, le 13 mars 1998, Trois Sœurs de a été reçu dès sa première présentation comme l’un des ouvrages majeurs du XXe siècle, l’ouvrage plus significatif du théâtre lyrique depuis Die Soldaten de Zimmermann. La reprise de cette même production plus de trois ans et demi après sa première conforte ce sentiment rare d’abouti, de plénitude, de chef-d’œuvre absolu. Ce que conforte l’écho international de cet opéra, qui en est déjà à sa cinquième production et a été donné dans huit métropoles européennes, celle de Lyon, outre Paris, étant prochainement reprise à Lyon (avril) et accueillie à la Monnaie de Bruxelles (mars, dans le cadre du festival Ars Musica) puis à Vienne en mai aux Wiener Festwochen.

Eötvös a tenté de retrouver l’esprit du madrigal, découpant son opéra en vingt-cinq numéros distribués en trois séquences qui ne suivent pas la chronologie de la pièce de Tchekhov mais reprennent la même action abrégée vue à travers le regard de chacune des sœurs. Bien qu’il use dans son prologue de l’instrument russe par excellence, l’accordéon, Eötvös ne tombe jamais dans la couleur locale, même si la nostalgie « slave » porte l’œuvre de bout en bout dans une atmosphère sombre mais admirablement contrastée. Malgré son grand raffinement, la partition est immédiatement intelligible. À cela s’ajoute une réelle connaissance de la voix et du chant, exploités sur tous les registres expressifs, Eötvös évitant de passer violemment d’un registre à l’autre, suivant en cela la moindre inflexion de la langue russe, qu’Eötvös a incroyablement su pénétrer alors qu’il s’agit pour ce Hongrois d’une langue naturellement honnie.

Plus chaude, présente et réverbérée que celle de l’Opéra de Lyon, l’acoustique du Théâtre du Châtelet a permis de discerner plus clairement le travail et le rôle de chacun des deux orchestres, tous deux émanation de l’, proprement magique, l’ensemble instrumental de la fosse, dirigé par , « Monsieur Loyal » du spectacle, et celui du plateau, orchestre symphonique caché en fond de scène derrière les panneaux opalescents du décor et dirigé par le compositeur. Ainsi les différentes strates sonores sont particulièrement mises en relief suscitant une profondeur de champ exceptionnelle, ce qui permet à l’oreille de percevoir pleinement la dramaturgie instrumentale propre à Eötvös et qui ne se dément pas depuis son Chinese Opera pour ensemble composé au début des années 1980, et qui se poursuit depuis dans chacune de ses œuvres nouvelles, encore récemment dans Triangel. Si bien que les deux opéras que cet inépuisable créateur a en chantier, Le Balcon, d’après Jean Genet dont la création sera donnée en juillet prochain au Festival d’Aix-en-Provence, et Angels in America d’après Tony Kushner, commande du Théâtre du Châtelet pour 2004, sont particulièrement attendus.

Œuvre sans concession, mais trahissant un rapport au théâtre et à la scène acquis au contact direct des comédiens et des dramaturges, ne cessant de ménager la surprise, Trois Sœurs est à la fois exigeante et flatteuse pour ses interprètes et pour le public. Prodigue en sonorités inouïes, exploitant toute l’amplitude des registres vocaux, cette partition réussit le prodige d’être à la fois complexe, multiple, inventive, et flatteuse, rassurante, intelligible. L’orchestre est à la fois rumeur, grondement, menace qui viennent des cinquante musiciens dissimulés en fond de scène qui symbolisent le monde extérieur, et plainte, nostalgie, sensualité, qui émanent des dix-huit instrumentistes de la fosse, le petit effectif traduisant l’âme, l’intimité des treize personnages.

Concentrée et délicate, la mise en scène du chorégraphe japonais évite le malaise qu’aurait pu engendrer la prééminence des rôles travestis. Sur le modèle du théâtre japonais dont est issu , avec qui le compositeur a longuement travaillé tout au long de la genèse de l’opéra, la totalité des rôles est en effet tenue par des hommes, les trois sœurs et Olga étant campées par des contre-ténors. Le spectateur a ainsi un regard (et une oreille) distancié et l’on est ébloui par cette beauté surnaturelle, magnifiée par des maquillages et des costumes somptueux qui rappellent le théâtre kabuki, serti d’un décor dépouillé constitué de trois grands panneaux mobiles opalescents. L’on est également saisi par la subtilité de la fusion du statisme de la gestique du théâtre japonais et de la vie du théâtre occidental. Il émane ainsi de ce spectacle une intense nostalgie existentielle (solitude provinciale, désenchantement du temps qui passe, désillusions relationnelles) doublée d’un regard sans complaisance sur l’incompréhension entre les êtres.

Légèrement différente de celle de la création, la distribution est en tous points remarquable, y compris , qui, après une attente angoissante, côté salle, car se retrouvant soudain aphone, ce qui a fait commencer la soirée avec une demi-heure de retard. Sa prise de rôle a été éblouissante, tant sa Macha est bouleversante, tout comme l’Olga d’Alain Aubin et l’Irina d’Oleg Riabets, qui étaient tous deux de la création. Le reste de la troupe leur donne une réplique de haut niveau, depuis l’envahissante Natacha de Gary Boyce, jusqu’aux rôles secondaires comme le Siliony du solide , tous sont à citer, tant ce spectacle est une réussite totale.

Bruno Serrou

On peut se préparer au spectacle en écoutant l’excellent enregistrement de la production lyonnaise (2 CD Deutsche Grammophon 459 694-2), ou en lisant le n° 204 de la revue L’Avant-Scène Opéra consacré à Trois Sœurs (132 p., 18,3 E – 120 F). Signalons en outre que ces représentations du Châtelet font l’objet d’un enregistrement vidéo à paraître sur support DVD

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