L’Amour de loin, la beauté à l’état pur

La Scène, Opéra, Opéras

Paris. Théâtre du Châtelet. 26.XI. 2001. Kaija Saariaho : L’Amour de loin. Dawn Upshaw. Lilli Paasikivi. Gerald Finley. Orchestre de Paris. Direction : Kent Nagano. Mise en scène : Peter Sellars. Livret : Amin Maalouf

Paris. Théâtre du Châtelet. 26 novembre 2001.  : L’Amour de loin. . . . . Direction : . Mise en scène : . Livret : Amin Maalouf.

L’entrée du Chatelet (c) Benjamin Viaud, Novembre 2001
Un an après la merveilleuse création de «El Nino», , et reviennent au Châtelet pour une nouvelle création. Co-création en fait, car l’opéra, co-commandé par Le Théâtre du Châtelet et le Festival de Salzbourg, a déjà été créé à Salzbourg en août 2000.

L’Amour de Loin est le premier opéra de (née en 1952), la plus française des compositrices finlandaises puisque cela fait près 20 ans qu’elle habite Paris. Né d’une longue collaboration avec Peter Sellars et Amin Maalouf et spécialement conçu pour la voix de Dawn Upshaw, cet opéra marque l’apogée de la musique de Saariaho.

Cet opéra fait un écho parfait aux «Trois Sœurs» de Eötvös donné au début du mois dans le même théâtre. Bruno Serrou a déjà sur ce site discuté de toutes les qualités de cet opéra remarquable. Mais cet ouvrage n’a pas réussi à me transporter dans le merveilleux. Question de sensibilité sûrement. Faute aussi au livret, où je n’ai rien, mais rien de rien, compris à l’histoire, et où la pauvreté affligeante des dialogues me força à ne plus lire les sous-titres afin d’apprécier à sa plus juste valeur la musique. Faute aux nombres affolants de personnages jusqu’à la ressemblance déroutante des trois sœurs. Faute aussi à la langue russe qui n’a jamais été mon fort. Faute aussi aux différents excès typiques sûrement de la culture slave. Mais la folie de certaines scènes, la virtuosité spectaculaire mais non gratuite de l’écriture et la tristesse de la fin m’ont quand même fait passé une très bonne soirée.

L’Amour de loin représente pour moi une autre forme de l’opéra contemporain qui m’a touché jusqu’au plus profond de mon cœur et dont l’évocation de l’amour pur et épuré qui le traversait résonna en moi comme un écho de ma nature romanesque et marine.

Le scénario est des plus simples et le sujet l’un des plus éculés de l’opéra : l’amour et la mort. Saariaho a puisé son histoire dans la vie de Jaufré Rudel, prince et Troubadour du 12ème siècle, qui écrivit des poèmes d’amour pour une comtesse de Tripoli (Clémence) sans jamais ne l’avoir vu et pour laquelle il entreprit le long voyage jusqu’en Orient pour mourir de maladie et d’amour dans ses bras dès son arrivée. Il en résulte un livret assez original puisque les amoureux ne se rencontrent, ni ne se voient, ni ne se parlent, durant les trois premiers actes. Seul un pèlerin leur sert de messager en dévoilant à chacun de ses voyages à l’un et l’autre leur amour réciproque naissant. Le quatrième acte est constitué par le voyage épique en Méditerranée de Jaufré et la première rencontre en rêve (ou cauchemar ?) des deux amants. Le dernier acte est constitué par leur brève rencontre, brève puisque Jaufré meurt aussitôt dans les bras de sa bien-aimée des suites de ses tourments d’amour lors de son voyage. L’opéra se conclut par la longue prière de Clémence qui décide de prendre le voile.

L’opéra de Saariaho peut se rapprocher par son esprit et ses thèmes à Pelléas et Mélisande ou Tristan et Iseut.

La musique est d’une beauté surréelle. Saariaho est célèbre (et souvent critiquée, car la beauté est souvent douteuse et symbole de facilité et de superficialité dans la musique contemporaine) pour aimer le beau son et pour savoir écrire des nappes sonores voluptueuses où l’électronique et l’orchestre traditionnel fusionnent en parfaite harmonie. La ligne mélodique est très proche des mots. Mais là où dans les «Trois Sœurs», la voix suivait parfaitement mais avec plein d’excès russes et de fantasque les mots, Saariaho montre une retenue plus française et debussyste. La ligne mélodique est très agréable et sait, sans excès, traduire au plus proche les mots et les sentiments de protagonistes. Comme dans Pelléas et Mélisande, les jolies mélodies et les montées de voix n’interviennent que de manière très parcimonieuse. Tout se résume dans la magie sonore des mots.

L’évocation de la mer dans le quatrième peut paraître un peu bateau (mille excuses pour ce jeu de mot, mais il commence à se faire tard…), mais diablement efficace : dans un mouvement répétitif lancinant (la houle de la mer), le chœur féminin répondant au chœur masculin sur fond de montée de cuivres (similaire en cela au «Barrage» d’Itaipu de Phil Glass). Jouée sans entr’acte, cette musique devient de plus en plus envoûtante et séduisante au cours de l’opéra.

Il n’y a que trois solistes dans cet opéra, les deux amants et le pèlerin, chanté indifféremment par un homme ou une femme. Les personnages secondaires sont joués par le chœur féminin (les Tripolitaines) et le chœur masculin (les compagnons de Jaufré). Les chœurs interviennent d’ailleurs tantôt comme un personnage, tantôt comme une extension de l’orchestre. La disposition des chœurs est elle aussi originale puisqu’ils sont placés dans le poulailler, à droite pour les femmes et à gauche pour les hommes, d’où un effet spatial et stéréo très agréable.

Le livret en français d’Amin Maalouf est sublime. Maalouf, par sa connaissance profonde du monde des troubadours et des croisades, était le librettiste parfait de cette histoire, Peter Sellars avait vu juste en le conseillant à Saariaho. Débutant dans cette discipline, Maalouf a magnifiquement digéré sa consistante et rapide initiation au monde de l’opéra. La prose est d’une poésie très simple, mais très juste et touchante, et malgré le manque d’action, l’intérêt est permanent par la qualité et l’effervescence des mouvements du cœur.

La mise en scène de Peter Sellars est prodigieuse. Autant je veux bien que l’on critique certaine de ses mises en scène d’ouvrages plus classiques, autant quand il s’agit d’œuvres contemporaines telles que celles de John Adams, Sellars est vraiment très fort par sa mise en espace, son innovation et l’acuité tout en sensibilité de ses gestes. La mise en scène dans la scène réduite du Châtelet a été revue par rapport à la grande esplanade de Salzbourg. Le premier défit consistait à illustrer l’éloignement des deux amants dans les trois premiers actes. Chacun se réservent une partie de la scène et sont chacun à leur manière emprisonnés dans une tour d’Ivoire. Jaufré se réserve la partie droite de la scène et se trouve dans une sorte de nacelle imitation verre translucide qui monte et descend au rythme de la musique. Cette nacelle est accompagnée des trois colonnes elles aussi translucides qui ressemblent assez aux cristaux de Kryptonique dans Superman (chacun ses références !), surtout quand ces éléments se retrouvent illuminés de couleurs essentiellement bleutées et vertes migrant au son des couleurs de la musique, tel le rêvait Scriabine. Clémence dans sa Citadelle se réserve la partie gauche avec un escalier en colimaçon montant et descendant et tournant, ce qui l’oblige a monté les marches lorsque l’escalier tourne sur lui-même afin de restée sur le devant de la scène. La robe et les couleurs féminines sont marquées par les rouges et les jaunes orangés, l’escalier brillant comme un arbre de Noël jusqu’à l’éblouissement dans le plus fort des scènes. Climat de féerie. L’action se déroule bien en deux dimensions, mais à la différence d’une mise en scène classique, il ne s’agit plus ici de la largeur et de la profondeur, mais de la largeur et de la hauteur.

Le pèlerin reste quant à lui debout sur la scène et constitue le seul élément en profondeur de la mise en scène. La scène est par ailleurs constituée d’une véritable piscine, certes peu profonde, juste une dizaine de centimètres, mais suffisant pour être reflétée par un astucieux jeu de lumière sur le mur de fond, créant ainsi un réseau d’ondes marines totalement envoûtant et hypnotique et évoluant aux sauts d’humeur de l’action. Dans le quatrième acte, Jaufré se retrouve dans une barque avec le pèlerin au milieu de la scène et donc sur la piscine, alors que Clémence erre au milieu du rêve de Jaufré en linceul blanc marchant sur les eaux dans une lumière bleue crue laissant dévoiler les murs nus sans décor du Châtelet. Dans le dernier acte, Jaufré se meurt sur une planche au devant de la scène avant que Clémence ne s’allonge totalement dans sa détresse et sa prière au milieu de l’eau.

Dawn Upshaw, pour qui le rôle a été écrit, est une familière de Saariaho. Elle a déjà crée et enregistrée Lonh (sur un poème de Jaufré Rudel curieusement) et Le Château de l’âme. Upshaw n’a certes pas la beauté d’un mannequin, mais elle dégage un charisme et elle rayonne d’une chaleur et d’une sensibilité qui me font la trouver super belle et séduisante. La qualité de sa voix n’est plus à démontrer, elle possède une diction française quasi-parfaite, et si son accent américain nécessite quelques minutes d’adaptation, il donne un certain charme pour les plus indulgents comme moi. Elle est l’interprète parfait de cette Clémence romantique et ravissante. Les deux autres interprètes, nouveaux depuis la création à Salzbourg, sont eux aussi irréprochables, tout comme la baguette de Kent Nagano, toujours impeccable, sans (mauvaise) surprise.

Je suis sorti hanté par cette atmosphère. J’ai approché l’amour, de près.

Signalons au passage la forte affluence qu’a suscité cet opéra au Châtelet, faute sans doute au nombre restreint de représentations (trois en tout). Ayant l’habitude de prendre mon billet à la dernière minute afin de profiter à prix cassé des places invendues et hors de prix à l’Orchestre en ma vertu éphémère de «jeune», j’ai fait la queue une heure un quart avant et premier de la file d’attente. Une heure avant, il ne restait plus que dix places invendues (hors places sans visibilité), et cinq minutes avant la représentation, plus qu’une seule ! juste assez pour votre rapporteur !

Cet opéra sera diffusé sur France Musique le 26 décembre 2001 (consultez le site de Radio-France au cas de changement ou d’erreur de ma part).

Pour ceux qui veulent retrouver l’univers de Dawn Upshaw, Peter Sellars et Kent Nagano, l’enregistrement de «El Nino» vient de sortir en France. Un autre monde merveilleux et envoûtant à explorer.

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