Exaltation de la « Medea » de Rolf Liebermann

La Scène, Opéra, Opéras

Paris. Opéra de Paris-Bastille. 12-II-02. Rolf Liebermann : Medea. Jeanne-Michèle Chardonnet, Petri Lindroos, Lawrence Zazzo, Marisol Montalvo, Michelle Canniccioni, Valérie Condoluci, Elizabeth Laurence, etc. Orchestre et Chœurs de l’Opéra National de Paris. Direction : Daniel Klajner. Mise en scène : Jorge Lavelli. Décors : Agostino Pace. Costumes : Graciela Galan. Lumières : Dominique Bruguière

Medea

Pour la seconde entrée de la saison au répertoire de l’Opéra de Paris d’une œuvre de la fin du XXe siècle, après Das Mädchen mit den Schwefelhölzer de , Hugues Gall a porté son dévolu sur une partition de son maître ès direction de théâtre lyrique, . Il en a confié la mise en scène à , autre familier de l’Opéra de Paris de l’ère Liebermann.

Directeur de l’Opéra de Paris de 1973 à 1980, Libermann est celui qui aura permis à l’Opéra de Paris de retrouver son lustre d’antan, et de devenir l’une des références internationales en matière d’institutions lyriques. Certes, le nom de restera principalement à l’histoire du théâtre lyrique pour son action à la tête des Opéras de Hambourg et de Paris, et il aura eu la courtoisie de ne jamais inscrire sa propre création à l’affiche des salles qu’il a dirigées, deux de ses opéras, Pénélope et L’Ecole de femmes, ayant néanmoins été créés avec succès dans le cadre du Festival de Salzbourg.

« Artiste authentique, Liebermann pensait que le théâtre lyrique était du théâtre, pas du concert déguisé, se souvient , à qui Liebermann confia en 1975 la mise en scène de Faust de Gounod qui fait aujourd’hui encore référence. Il a généralement fait des bons choix en ce domaine. Il l’avait fait à Hambourg, et davantage, peut-être, à Paris où il avait tout à construire. Il pensait qu’il fallait faire un Faust, mais un Faust différent de la tradition, et il a pensé que j’étais l’homme providentiel. La part théâtrale était avec lui mise au même niveau que la part musicale, avec beaucoup d’exigence. Les plannings de répétition étaient chargés, les choses étant pensées sérieusement, les solistes devaient être là, pas leurs doublures, ce qui était nouveau à l’Opéra où toute une génération se contentait de régler entrées et sorties. Je retiens de Libermann son exigence et son attitude chaleureuse pour le travail des artistes. »

Œuvre ultime de Liebermann, Médée a connu trois versions, la première de forme oratorio, les deux autres scéniques. C’est la dernière mouture qui a été retenue par l’Opéra de Paris. La particularité du texte d’Ursula Haas est d’être ouvert et d’apporter au mythe un certain nombre d’aspects nouveaux. Par exemple un saut dans le temps, entre les 1er et le 2e actes, alors que l’un des thèmes centraux devient l’affrontement entre le monde noir, celui de la Colchide, terre du matriarcat absolu envahie par les blancs, l’Occident des Grecs, monde sauvage des hommes. En outre, Jason n’épouse pas la fille de Créon, mais quitte Médée pour le fils du même roi. Du coup, les relations des deux hommes sont empoisonnées par l’omniprésence de l’esprit de Médée, qui, une fois sa vengeance accomplie, sera plus forte pour avoir trouvé le chemin d’elle-même. Opéra anti-macho, Medea est pourtant aussi le premier ouvrage lyrique où l’homosexualité est ouvertement présente sur scène. Ce qui, comme le constate Lavelli, ne fait que rehausser le rapport homme-femme.

Cette production, qui s’impose comme un grand cru Lavelli, s’ouvre sur une immense citerne sur un rythme martelé par un gamelan tel un rituel violent et impitoyable sur l’univers matriarcal de Colchide, où les femmes s’apprêtent au sacrifice de la virilité du seul mâle du groupe, le propre frère de Médée. Sacrifice qui, brutalement interrompu par les Argonautes, cèdera bientôt la place à un plateau nu bleu et blanc, qui plonge dans le monde marmoréen de Corinthe. Tout aussi saisissant est le contraste avec le troisième acte, un appartement du XXIe siècle au confort glacial. Cet ouvrage mû par une musique âpre et colorée, aux élans sacrificiels, ramassé sur soixante-dix minutes, se situe dans la lignée des compositeurs que Liebermann a le plus défendus, de Wagner à Berg, et sert efficacement le chant, plus particulièrement celui de Médée. Portée avec panache par le chef suisse , cette production a surtout permis la découverte d’une cantatrice éblouissante, la jeune Néo-orléanaise Jeanne-Marie Chardonnet, aussi brillante comédienne que chanteuse douée, et qui a tout pour devenir une très grande Isolde.

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