Claudio Abbado & Anne Sofie von Otter à la Cité de la Musique

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Paris. Cité de la Musique. Concert du samedi 25 mai 2002. XXe anniversaire du Chamber Orchestra of Europe. Franz Schubert (1797-1828) : Œuvres pour orchestre et lieder harmonisés par Benjamin Britten, Johannes Brahms, Max Reger et Hector Berlioz. Claudio Abbado, direction. Anne-Sofie von Otter, mezzo-soprano. Chamber Orchestra of Europe.

Ce concert, comme celui du 28 mai avec Thomas Quasthoff, était l’occasion, outre le fait de commémorer les vingt ans de l’orchestre, invité régulier de la Cité de la Musique, de saluer le maestro , qui fut en quelque sorte un des parrains de cette institution, dont il dirigea en 1994 le premier concert.

Ce programme s’inscrivait également dans le cadre de l’exposition « L’invention du Sentiment – Aux Sources du Romantisme », qui faisait écho à la précédente, consacrée à l’exploration les passions à l’âge baroque. Cette fois, le propos était de mettre en lumière le tournant artistique s’opérant en Europe dés 1760, caractérisé par un regain d’intérêt pour l’antique, un souci de pureté et de perfection propre aux sociétés en crise, et surtout la naisance d’un monde esthéthique nouveau dans lequel l’artiste, et en particulier le musicien, se mit à occuper une place centrale.

Enfin, il était passionnant d’entendre les lieder de Schubert, à priori faits pour un accompagnement au piano dont l’écriture admirable fut toujours comme une seconde voix répondant à celle du chant, accompagnés cette fois par un orchestre – de chambre il est vrai – et harmonisés, dans l’ensemble avec bonheur, par des musiciens aussi différents que Britten, Brahms, Reger et Berlioz.

Le talent voire le génie de la mezzo-soprano suédoise , sa versatilité, sa curiosité artistique, ne sont plus à prouver, puisque cette « chanteuse-caméléon » comme la nomme Mark Minkowski, est capable, de Monteverdi à Elvis Costello, de se plier à tous les styles et à toutes les écritures musicales, si diverses soient-elles.

Pourtant, cette « liedersängerin » reconnue avait toujours avoué ressentir une certaine réticence à l’égard des mélodies de Schubert et aussi quelque difficulté à entrer dans son univers. Elle avait cependant, déja avec Abbado à la tête de la Philharmonie de Vienne, gravé la Romance de Rosamunde dans une intégrale de l’œuvre en 1988. (DG), mais ce n’est qu’en 1997 qu’elle réalisa, également pour DG, accompagnée par son fidèle pianiste Bengt Forsberg, un disque de Lieder de Schubert qui fit date, constitué par un choix savant et judicieux de mélodies très connues mêlées à d’autres assez rares. Elle en avait inclus quelques unes, d’ailleurs, dans son mémorable récital du Palais Garnier, en avril 1999.

Force est de constater que, malgré les réticences de l’artiste elle-même, l’univers schubertien convient de toute évidence à son tempérament très intériorisé et plutôt tourmenté.

Belle, élégante, vêtue d’une robe superbe d’un rouge flamboyant, elle se livra ce soir-là à un étonnant exercice de style et de théâtre, mettant ses incontestables qualités de comédienne au service d’un Schubert devenu pour le coup Bergmanien, pliant sa voix ductile et lumineuse aux impérieuses exigences du texte et de la musique, faisant participer tout son corps : les mains, les épaules, le dos, à ces métamorphoses successives, véritables « changements à vue », pour aboutir à une interprétation novatrice, inhabituelle et totalement fascinante de ces mélodies pourtant célèbres.

Telle Maria Callas lors de ses fameux récitals (Hambourg, Paris), devenant tour à tour Rosine, Lady Macbeth, Imogène, Elisabeth de Valois ou Carmen, rien que par un regard ou un geste, von Otter accomplit le tour de force de passer, le temps d’un lied – souvent plus court qu’un air d’opéra – de la langueur crépusculaire (Romance de Rosamunde) à l’humour attristé (Die Forelle) , du désespoir amoureux (Gretchen am Spinnrade) à la louange hédoniste et sensuelle (An Sylvia), utilisant le rêve élégiaque (Nacht und Traüme) pour déchaîner avec véhémence des accents abyssaux dignes de l’Enfer de Dante (Gruppe aus dem Tartarus) afin de culminer vers l’expressionnisme bouleversant et terrible d’un Erlkönig d’anthologie.

, qui offrit dés l’entrée d’une Ouverture de la Harpe Enchantée vraiment « enchanteresse », fut un accompagnateur attentif et inspiré, en parfaite osmose avec la magicienne. Seul à la tête de cet orchestre velouté, semblant faire corps avec lui, il nous gratifia d’une Symphonie Inachevée, pudique, douce et douloureuse, semblant comme un écho à l’univers morbide du Roi des Aulnes.

Ces artistes offrirent deux bis au public : Von Otter un Geheimes (Le Secret) subtil et troublant et Abbado le Ballett de Rosamunde, concluant ainsi le concert comme il l’avait commencé, sous le signe du romantisme crépusculaire de cette œuvre.

Les interprètes de cette soirée avaient donc, le temps d’un concert, réellement réinventé le sentiment…

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