Concerts, La Scène, Musique d'ensemble

Musica : autour du mysticisme et de la méditation

Plus de détails

XXIe festival des musiques contemporaines Musica

C’est autour du mysticisme et de la méditation qu’a été placé le premier week-end de la 21e édition du festival des musiques contemporaines Musica de Strasbourg. Jonathan Harvey (1939), l’un des compositeurs britanniques les plus significatifs de notre temps, ouvrait le concert inaugural, avec deux œuvres judicieusement mises en regard avec le déjà classique . Le tout en présence d’un ministre de la Culture, Jean-Jacques Aillagon, pour qui la musique contemporaine semble une notion qui a du sens, au point d’envisager une impulsion nouvelle à ce festival lancé par Jack Lang en 1982 sur l’impulsion de Maurice Fleuret.

Côté opéra, la déception a été à son comble ce week-end. Le choix d’Akhnaten, ouvrage en trois actes (1984) de (1937) inspiré de la vie du pharaon monothéiste Aménophis IV, qui régna sous le nom d’Akhenaton, « qui est agréable à Aton », dieu unique Aton dont il créa le culte et à qui il consacra une cité au détriment de Thèbes et du culte d’Amon-Ré. Le choix de cet opéra a été effectué non pas par le festival mais par Rudolf Berger, directeur de l’Opéra National du Rhin qui a annoncé son départ en juin prochain pour l’Opéra de Montréal. Cette page minimaliste du compositeur de l’école américaine initiée par LaMonte Young, en dépit de son succès de son fameux Einstein on the Beach dû essentiellement à la mise en scène de Robert Wilson, se fonde sur la seule tonalité de la mineur présentée à l’infini quatre vingt dix minutes durant, sans la moindre modulation, soutenue par une rythmique primaire. Un ennui terrifiant envahit très vite non seulement l’auditeur mais aussi les interprètes, tant sur le plateau que dans la fosse, cette pièce semblant écrite pour des oreilles, des mains et un souffle atteints de la maladie d’Alzheimer. Le sujet avait pourtant largement de quoi inspirer une musique de qualité, mais le livret du compositeur est tout aussi indigent que la partition, et la mise en scène genre péplum de Mary Zimmermann de cette production venue de Boston fait redondance, se limitant essentiellement à déplacer des monceaux de coussins carrés en d’autres carrés plus ou moins larges… En fait, pour supporter cette non-musique planante, invertébrée et pauvre, tant sur le plan mélodique, qu’harmonique, sonore et rythmique, le tout faisant penser à du sous Carl Orff, il faut assurément s’être prémuni de joints et se shooter en continu. Saluons néanmoins le flegme des musiciens de l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg, phalange qui, si elle est loin d’être infaillible, s’est montrée particulièrement patiente. La distribution est plutôt digne, avec le haute-contre David Walter dans le rôle-titre et Nora Sourouizian en Néfertiti (seul le « comédien » Bernard Freyd déçoit). À noter néanmoins l’excellence du programme de salle réalisé pour l’occasion, véritable mine de renseignements égyptologiques, ainsi que sur le premier monothéisme et son héritage.

Le concert d’ouverture permettait de retrouver le splendide orchestre de radio allemand du Südwestfunk de Fribourg et Baden-Baden, fer de lance incontesté de la création musicale européenne. Sous la direction de Sylvain Cambreling, qui succède à une belle lignée de directeurs musicaux, de Hans Rosbaud à Michael Gielen, cette formation a donné d’Eclair sur l’Au-Delà (1991), testament orchestral de Messiaen (1908-1992), qui médite ici sur la mort et la vie éternelle, une interprétation retenue et aux amples tempos particulièrement respectueuse des indications du compositeur, lui donnant ainsi un ton plus méditatif qu’un Myung Whun Chung, pour sa part plus nerveux et moins introspectif. Dans l’admirable White as Jasmine (1999) pour soprano et grand orchestre de Harvey écrit sur des poèmes de la sainte indienne Mahadevi (XIIe siècle), on retrouve tout ce qui fait le charme de ce doux Anglais à la silhouette filiforme, particulièrement flegmatique et généreux, aux élans contemplatifs touché par la grâce de l’Orient. Aspects de la personnalité et de la création de Harvey qu’a su restituer la soprano Amu Komsi, toute de simplicité mais au lyrisme et au dramatisme particulièrement intenses. Autre page de Harvey figurant à ce premier concert, la pièce pour bande magnétique, Mortuos plango, vivos voco (1980), réalisée à l’Ircam à partir d’enregistrements de la grande cloche de la cathédrale de Winchester et de la voix de son fils, qui y était alors choriste

Invité d’honneur de Musica avec plus d’une vingtaine d’œuvres programmées sur la centaine d’opus que compte son catalogue, Harvey est l’un des rares fils spirituels héritiers de la double tradition héritée de Messiaen et de . Il a écrit voilà quelques années le livre In Quest of the Spirit (En quête du spirituel), bientôt disponible en français, et associe la pensée et la foi chrétienne de la « High Church » anglaise à la philosophie bouddhiste. S’il est devenu compositeur, c’est tout naturellement, son père étant lui-même « bon compositeur amateur », Jonathan Harvey se vouant tout d’abord à une carrière de violoncelliste. Choriste au Saint Michael’s College dès l’âge de neuf ans, il est un familier des musiques anciennes où il aime à puiser aujourd’hui, tout comme dans la musique viennoise et celle de l’école de Darmstadt. Considérant qu’il est le médium entre l’Au-Delà et le monde des hommes, la méditation lui est vitale. « Nous autres, compositeurs, avons à notre disposition des matériaux de sable quasi infinis, mais nous ne cessons de les détruire et les faisons disparaître. Tout change de seconde en seconde, notre esprit n’étant pas constant. »

C’est sous le signe du bouddhisme que se place l’admirable trio pour soprano (jouant aussi deux crotales), clarinette et violoncelle Chu (2002) donné en création mondiale par l’ensemble Accroche Note. Cette œuvre, aussi dense que Death of Light, light of death (1998) écrit pour le concert annuel de Colmar du Vendredi Saint inspirée du retable d’Issenheim, illustre des extraits de la prière traditionnelle tibétaine en l’honneur de Tara. Écrit en hommage au courage du peuple martyrisé par la Chine, Chu alterne les plages de méditation pure et d’extrême virtuosité, tant de la part de la cantatrice, ici l’excellente Françoise Kubler, qui profère, psalmodie, chante les textes tibétains, que des instruments, la clarinette d’Armand Angster et le violoncelle de Christophe Beau. Accroche Note a également proposé la fluide déclamation madrigalesque Motet IV, Ventosum vocant (2002) que Betsy Jolas a composé pour le Centre Acanthes sur une lettre de Pétrarque chantant le Mont Ventoux, alors que les élèves d’Accroche Note au même Centre Acanthes l’été dernier ont donné une bien éblouissante interprétation d’Erinni pour vibraphone, marimba et piano d’, où s’est imposé la jeune Mayumi Oraï. Autres pages où Accroche Note excelle, les Treize couleurs du soleil couchant (1978) de , et Haunted Nights de Bruno Montovani inspiré de Duke Ellington où brille le prismatique vibraphone d’Emmanuel Séjourné. Des trois élèves des classes de maîtres de composition coproduites avec le Centre Acanthes, seule s’est imposée la jeune Patricia Alessandrini dans trois lieder inspirés de Webern.

L’altiste Geneviève Strosser a proposé un récital marathon particulièrement exigeant, brossant un parcours initiatique conduisant de Jean-Sébastien Bach à . Sous l’emprise du trac, qui l’a conduite à faire quelques fautes techniques et de justesse, l’élégante musicienne strasbourgeoise a néanmoins donné des lectures magistrales des classiques du XXe siècle pour l’instrument, la Sonate de Bernd Aloïs Zimmermann (1955) et Ali (1978) de Franco Donatoni. Dans un programme rodé à Rouen, et repris à Bruxelles dans le cadre d’Ars Musica, l’Orchestre Léonard de Vinci, sous la direction de son jeune directeur musical Oswald Sallaberger, a impressionné par sa concentration, son homogénéité et le charnu de ses timbres. Osmose fraîchement acquise qui a enthousiasmé un public venu en nombre écouter un programme particulièrement attractif, Intégrales (1923-1925) de Varèse et, surtout, le somptueux Shadows (1996) suivi du magistral Chinese Opera (1986) de , deux œuvres dans lesquelles le compositeur hongrois a disposé son orchestre de façon particulière, en cercle dans la première et en trois ensembles identiques dans la seconde.

Plus de détails

Mots-clefs de cet article

Resmusica-bannière-01

Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.