La Scène, Opéra, Opéras

Pura siccome un’Angelina

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Paris. Palais Garnier. Les 7*, 9, 11, 13, 15, 20, 24, 26 et 31 Décembre 2002. Gioachino Rossini : La Cenerentola (Cendrillon), ossia La Bontà in trionfo. Melodramma giocoso in due atti ; libretto di Jacopo Ferretti d’après Perrault. Création au Teatro Valle de Rome, le 25 Janvier 1817. Simone Alaimo (Bruno Pratico les 20/26/31-12) : Don Magnifico ~ Joyce DiDonato : Angelina ~ Alessandro Corbelli (Giorgio Caoduro les 20/26/31-12) : Dandini ~ Lorenzo Regazzo : Alidoro ~ Juan Diego Flórez (John Osborn les 20/26/31-12) : Don Ramiro ~ Jeannette Fischer : Clorinda ~ Anna Steiger : Tisb. Peter Burian (Chef de Chœur) ~ Alexandre Stepkine (Chorégraphe) ~ Alain Poisson (Lumières) ~ Ezio Toffolutti (Décors et Costumes) ~ Jérôme Savary (mise en scène). Orchestre et Chœurs de l’Opéra National de Paris, Carlo Rizzi (direction).

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Le célèbre conte de Perrault a inspiré – pour l’opéra – deux Musiciens d’esthétique radicalement antagoniste, et Jules Massenet. Si ce dernier a insisté sur la dimension féérique, voire fantastique, en écrivant une parabole tendre et nostalgique sur le thème de l’Enfance ; le Pésarais, quant à lui, a jonglé savamment (comme Savary) avec les éléments serio et buffo. Encore une perle rossinienne à l’Opéra de Paris, après Il Barbiere di Siviglia dépoussiéré de Coline Serreau. Et pourtant, si l’on se remémore la première de cette Cenerentola en 1817, le succès n’avait pas au rendez-vous, hormis le Largo et la Strette du Quintette, le Septuor du « I » – et le Rondo final. Rarement le sous-titre (« Le Triomphe de la Bonté ») de ce melodramma giocoso aura été si éloquent… Ce pur joyau au charme discret, faux opéra bouffe en fait, est un conte d’une profondeur psychologique rare : l’itinéraire initiatique d’une enfant livrée à elle-même au sein d’une famille recomposée. Un petit grillon du foyer, d’une noble humanité ; un cœur simple, une grande petite âme laquelle saura accorder sa clémence (thématique si mozartienne…) malgré les humiliations passées. Morale de l’opéra : le pardon constitue la meilleure des revanches. Et toc… A ce sujet, , dans le remarquable numéro de l’ « Avant- Scène Opéra » affirme avec raison qu’ Angelina, c’est le triomphe de l’intelligence humaniste sur la bêtise matérialiste.

La distribution requiert des acteurs -chanteurs de tout premier ordre. (au rôle assez secondaire tout de même) est le ténor idoine pour endosser les atours princiers de Ramiro. Dans « Si ! Ritrovarla io giuro », les aigus fusent avec une projection parfaite ; au surplus, un chant mâle empreint de douceur lui inspire des mezza voce quasi immaculées. Simone Alaimo, à son apogée vocal, dessine un Don Magnifico référentiel auquel est dévolu la partie musicale la plus nourrie. Le duo « Un segreto d’Importanza », met au premier plan (inusable Dandini), très Belcore de L’Élixir d’Amour : moment d’anthologie, malgré l’irréparable outrage du temps sur la texture de la voix. Et encore : époustouflant, le mot n’est pas trop fort, l’Alidoro sur les ailes d’or de (hélas si trivial Figaro avec M. Jacobs, en 2001 au TCE !). nous refait le grand jeu – et le grand écart – en Clorinde ; cette fois-ci appariée à l’inénarrable Anna Steiger, qui lui répond fort bien.

Dans cet univers évoluant entre Les Simpson, Betty Boop et Popeye (Clorinde ressemble à Olive !), il reste le « cas » Joyce di Donato. Revenue comme du Barbiere précité, la belle Américaine atteint de nouveau des sommets vertigineux. Ni la Von Stade, ni la Berganza, ni même la Berbié du grand cru de 1978 ; ni encore la Larmore in loco in situ (1996) pourtant à son faîte musical, ni même – peut-être – la Bartoli de Houston 1995 (VHS, DVD) ne sont parvenues à un tel niveau. Beauté et plénitude sans pareilles de la Femme ; égalité et variété tout à la fois : beaucoup, déjà ! Opulence du métal très aurifère, largeur épatante en tessiture (graves jamais poitrinés, aigus resplendissants), inondant tout Garnier… Vastitude encore du volume, conjointe à la modestie et à la tendresse du regard : c’est un alpha et un oméga opératique ! Un raffinement, sa Canzonnetta d’entrée est distillée telle une prière introspective avec une pudeur infinie, qui rappelle la Ballade de Marguerite, « Il était un roi de Thulé » – mais oui ! Celle-ci est murmurée à fleur de lèvre, comme si la mélodie venait de très loin, presqu’étouffée par les cendres qui recouvrent les flamboyances d’une voix que l’on devine puissante.

Vocalità ? Sans peu de rivale assurément, osant de délirants gruppetti de notes piquées, que nul sans doute n’aura jamais entendu dans le « Non piu mesta ». La composition théâtrale est très fine, l’artiste se gardant bien de faire acte de présence pendant deux heures ; avant de «retrousser ses manches » pour le célébrissime Rondo final – ainsi que font certaines. est une Cendrillon à la progression psychologique suave, simple, continue et homogène – jamais manichéenne – dont le feu d’artifice conclusif n’apparaît non seulement pas « plaqué » mais tout naturellement… logique, dans le prolongement d’un personnage achevé. Arriver à cela dans le cadre d’un des archétypes des Contes de Perrault (que le livret de Ferretti ne suit pas à la lettre, loin de là) : c’est, vraiment, du très très grand art. Elle rappellerait par moments la pathétique Katia Kabanovà d’. Comme elle, Angelina est un Cygne quasi baudelairien aux ailes entravées, qui les déploie dans le « Non più mesta ».

La mise en scène n’a pas pris une ride : pittoresque Savary, qui propose une lecture très « second degré » avec clins d’œil (à Perrault, justement : citrouille, pantoufle…) sur fond de carton-pâte voulu et assumé. Il bannit les pitreries et autres gugusseries vulgaires, en respectant l’esprit comme la lettre du compositeur, évitant de dénaturer la verve spontanément jaillissante de cet épicurien de génie. Les chœurs sont parfaitement en place malgré quelques contorsions inutiles. commence bien mal, fidèle au pâle niveau qu’on lui connaît. La géniale Sinfonietta en guise d’Ouverture, est ici complètement ratée ; sur les trois plans motorique, coloriste et volumétrique. Petite précision, c’est un repiquage de La Gazetta, unique opéra-comique composé pour Naples. Cependant, magie de Rossini, des chanteurs – ou tout cela conjugué : Rizzi devient presqu’ excellent à partir du premier Air de Don Magnifico ; et assure tout le reste, ensembles volcaniques compris – parmi lesquels le Sextuor échevelé « Questo è un nodo avviluppato » –, sur les chapeaux de roue du carrosse.

Qu’un garçon de vingt-cinq ans, , parvienne à signer un tel chef d’œuvre, richissime en fait de musique (à notre sens, une des meilleures partitions du Maître, qui sont d’un niveau général élevé)  : voilà qui pourra, nous l’espérons, contribuer en 2002 – car rien n’est jamais gagné – à poursuivre l’aggiornamento entrepris depuis la « Rossini Renaissance » (Callas, Armida, 1951). Chose étonnante, l’œuvre ne comporte qu’un seul rôle de ténor (et légèrement en retrait, comme on a dit) – ce que les circonstances buffe ne peuvent à elles seules expliquer ! Quand beaucoup de grandes réussites napolitaines (Armida, donc, plus La Donna del Lago, Zelmira, Otello, Ermione…) en font une consommation effrénée : jusqu’à quatre de premier plan, pour le premier nommé ! Dans le genre dit serio, seule Semiramide, avec Idrène, parviendra à une telle épure ténorisante. C’est ainsi, via la comédie de caractère, un grand pas vers la fin du Rococo – et la naissance, d’un certain point de vue, du « Grand Opéra », parabolique ET psychologique. Derrière le timide prince Ramiro se devine – inversée – l’ombre immense à venir, filiale et impérieuse pourtant, de l’atypique Arnold de Guillaume Tell. Opéra-testament du compositeur, et pierre de touche d’un XIXe siècle naissant, que l’Opéra National de Paris se propose de remonter (enfin) lors de la présente saison. Un autre hommage à Rossini à ne pas manquer !

Paraphrasons Helvetius : « Toute époque n’a pas forcément

ses Grands Hommes.
Hélas, quand elle les a, souvent elle les oublie ».

Ces quelques lignes de reconnaissance envers le « Cygne » de Pesaro sont dédiées à Christian Peter.

Article rédigé conjointement par Jacques Duffourg et Étienne Müller.

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Paris. Palais Garnier. Les 7*, 9, 11, 13, 15, 20, 24, 26 et 31 Décembre 2002. Gioachino Rossini : La Cenerentola (Cendrillon), ossia La Bontà in trionfo. Melodramma giocoso in due atti ; libretto di Jacopo Ferretti d’après Perrault. Création au Teatro Valle de Rome, le 25 Janvier 1817. Simone Alaimo (Bruno Pratico les 20/26/31-12) : Don Magnifico ~ Joyce DiDonato : Angelina ~ Alessandro Corbelli (Giorgio Caoduro les 20/26/31-12) : Dandini ~ Lorenzo Regazzo : Alidoro ~ Juan Diego Flórez (John Osborn les 20/26/31-12) : Don Ramiro ~ Jeannette Fischer : Clorinda ~ Anna Steiger : Tisb. Peter Burian (Chef de Chœur) ~ Alexandre Stepkine (Chorégraphe) ~ Alain Poisson (Lumières) ~ Ezio Toffolutti (Décors et Costumes) ~ Jérôme Savary (mise en scène). Orchestre et Chœurs de l’Opéra National de Paris, Carlo Rizzi (direction).

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