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Complètement percutés !

Concerts, La Scène, Musique d'ensemble

Perpignan. Festival Aujourd’hui Musiques : Percussions nomades. 14 au 25 novembre 2003.

perpignan_percu-300x305Festival Aujourd’hui Musiques

Pour sa douzième édition, le festival des créations sonores Aujourd’hui Musiques de Perpignan choisit comme thème fédérateur la percussion sous ses aspects les plus variés — de la création symphonique à la musique de chambre, du mixage avec les voix aux techniques électroniques, du rythme tribal à la mélodie des timbres — mettant en lumière les potentialités infinies de cet instrument aux sonorités inouïes. Durant ces douze jours d’une effervescence culturelle étonnante, Perpignan la catalane se fait le creuset de la création contemporaine en accueillant dans des lieux les plus divers (auditorium du conservatoire, Casa musicale, chapelle Saint Dominique, Palais des congrès) concerts, colloques, master-classes, film et tables rondes (manifestations le plus souvent gratuites) pour faire découvrir à un large public la musique d’aujourd’hui. Percu’bus, la première unité mobile au monde spécialement consacrée à la percussion est également au rendez-vous sur l’espace parvis du conservatoire, là où se tient une installation sculpturale et sonore grandiose et insolite accueillant chaque soir, du 14 au 16 Novembre, instrumentistes et danseurs venus d’horizons différents pour confronter leurs expressions artistiques.

Aujourd’hui-Musiques est aussi l’occasion de créer des liens plus étroits avec l’Espagne toute proche ; le festival reçoit cette année les percussions de Barcelone et le groupe Neopercussion de Madrid mettant à l’honneur les grandes figures du monde hispanique : , , Xavier Montsalvage ou Francisco Guerrero. Et pour couronner cette douzième édition — vedette oblige —, les présentent la percussion contemporaine dans tous ces états avec une œuvre collective, Entente préalable où douze compositeurs réunis autour d’une œuvre imaginent un scénario à rebondissements, un album de famille offert au groupe strasbourgeois pour leur quarantième anniversaire.

Pour son concert d’ouverture, le 14 Novembre, le Festival associait les voix et la percussion à travers trois œuvres d’horizons très différents. En création mondiale, la Messe Nostre-Dame pour chœur de femmes et percussions de (née en 1963) tente un rapprochement, certes un peu déconcertant, entre les rythmes aborigènes — la compositrice partage son temps entre la France et l’Australie — et la polyphonie médiévale de .

Li-Po de pour deux soprani solistes, un chœur de femmes, deux pianos et percussions honore la poésie de Li T’ai-Po traduite, ici, par le mexicain José Juan Tablada (1871-1945), bien connu des musiciens grâce à Varèse exploitant dans Offrande l’énergie et la couleur de son verbe poétique. Dans Li-Po c’est à la lune énigmatique, à l’astre des rêveurs inquiets que s’adresse cet hymne mélancolique dont la deuxième partie lancée par un double solo de percussions et piano évoque, dans la partie de chœur divisé, le poète qui se livre à ses facéties. Avec un soin extrême dans la recherche des couleurs et des rythmes émanant de la langue elle-même, nous plonge dans un univers où le son semble retrouver la force magique et originelle de ces civilisations fondatrices.

Après Thrénodie de Jean-Philippe Guinlé qui associe à la flûte et la percussion une chorégraphie de Brigitte Chaplin, professeur de danses au CNR de Perpignan, le concert se terminait par l’œuvre de , Au commencement était le verbe, pour douze voix mixtes et six percussionnistes, commandée à la compositrice en 2002 par le pasteur et théologien Jean-Louis Hoffet. Reprenant le texte du Prologue de l’Evangile selon Saint Jean, l’œuvre est toute entière imprégnée du mystère de la parole sacrée, passant de l’évocation du chaos originel à la lumière par l’élaboration progressive d’un matériau toujours plus affiné. Jouant sur les résonances plus ou moins lointaines des voix, sur la densité de la masse chorale ou l’expression plus immédiate des deux solistes, parvient à donner un véritable élan dramatique au texte qui s’achève sur une explosion de joie portée par un crescendo vigoureux de la percussion.

Au pupitre — il y sera, et sans défaillir, jusqu’à la fin du Festival qu’il mène « tambour battant » avec une énergie très communicative — assurait la direction de chacune des œuvres du concert.

Précisons encore que ce festival des créations sonores est aussi destiné aux jeunes musiciens du conservatoire, aux instrumentistes, chanteurs de la maîtrise et, plus particulièrement cette année, à la classe de percussion de qui pourra écouter mais aussi jouer la musique d’aujourd’hui en participant à plusieurs concerts, confrontant leurs talents avec la classe de percussions du CNSM de Lyon activement menée par leur maître . Ce concert échange du dimanche 16 Novembre fut un des temps fort du Festival avec un programme de choix réunissant des œuvres de Cendres, son premier opus —, — l’hypnotique Drumming — et Actuor d’ sollicitant six petits orchestres de percussions et six interprètes (à l’origine les ) dans une dramaturgie du son et du geste qui se veut un total musical. L’investissement et la maturité de ces jeunes talents au service d’œuvres d’une telle exigence ont soulevé l’enthousiasme et l’admiration du public.

On retrouvait, en solistes cette fois, pour la soirée du 22 Novembre, et , les interprètes les plus en vue de ce festival, dans des œuvres concertantes pour cordes et percussion. Avec Vibraphonietta, véritable concerto pour vibraphone et cordes, (compositeur d’origine croate né en 1925 qui fut longtemps membre actif du GRM) nous donne à entendre toutes les nuances de « toucher » à obtenir sur l’instrument, y compris avec les doigts de l’interprète. Virtuose accompli, maître de toutes les brillances sur ses percussions, Jean Geoffroy est aussi un musicien d’une grande intériorité dont le geste communique ici « l’âme singulière » des lames percutées. D’une souplesse féline, le jeu de Philippe Spiesser se révèle tout aussi personnel et captivant dans Musica, œuvre de pour marimba, vibraphone, xylophone, jeu de cloches et ensemble à cordes où le percussionniste fait valoir une riche palette de couleurs face à la poignante rugosité des cordes.

Un autre concert très attendu, celui du Dimanche 24 Novembre, donnait carte blanche à Carlos Roque Alsina, compositeur et pianiste d’origine argentine en résidence à Perpignan pendant la durée du festival pour la création mondiale de sa partition, d’un étrange dialogue. Commande d’Aujourd’hui Musiques, l’œuvre est conçue pour un percussionniste, Gaston Sylvestre, confronté à des éléments extérieurs (danse, groupes de percussions, groupe de chœurs) engendrant progressivement une logique de dialogues multiples. Dans une mise en espace très originale démultipliant les lieux d’écoute de l’immense chapelle Saint Dominique, l’œuvre se déroule en six sections faisant alterner la percussion seule (solo de tambours bata, cajon et diverses percussions exotiques) et la symphonie des autres « voix » emplissant l’espace de résonances envoûtantes et de clameurs tribales. Dans une des alcôves de la chapelle, derrière un panneau de tulle blanc se profilent des ombres inquiétantes tandis que la danseuse — Alice Askoaga, fascinante — répercute dans sa gestuelle ce mélange de violence et de sensualité contenues dans le discours sonore. Œuvre forte, tenant en haleine un public conquis par ce spectacle total, d’un étrange dialogue terminait le concert après Themen II pour percussions solo et ensemble de douze cordes et Concertino pour douze instruments — les solistes de l’orchestre Perpignan/Languedoc-Roussillon — et un piano solo (tenu par le compositeur) révélant l’univers sonore personnel, riche et flamboyant de Carlos Roque Alsina.

Depuis douze ans, animé par le désir passionné de créer des lieux d’échange, de communications de rencontres de tout bord, , compositeur, chef d’orchestre et actuel directeur du CNR de Perpignan mène à bout de bras une manifestation qui, à côté de Musica à Strasbourg et Présences à Radio France, est devenu, au fil du temps, l’un des grands festivals de la création contemporaine en France. En choisissant cette année le thème de la percussion, sans doute a-t-il touché un public plus large encore, conscient comme l’était déjà Varèse en 1920 que le XXIème siècle, tout autant que le XXème, doit être percutant.

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