Jean Racine / Jean-Baptiste Moreau « Prêtez-moi, l’un et l’autre, une oreille attentive… »

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Jean-Baptiste Moreau (1656-1733) : musique de scène pour Athalie. Lambert Wilson, récitant. Françoise Masset, Julie Hassler, Sophie Landy, sopranos. Jean-Louis Georgel, Ronan Nédélec, Barytons . La Simphonie du Marais, dir. Hugo Reyne. Un CD Calliope CAL 9524. Première sortie : 2001. Durée 55’42. DDD.

 

Jean Racine / Jean-Baptiste Moreau « Prêtez-moi, l’un et l’autre, une oreille attentive… »Si nul n’ignore la collaboration Molière — Lully, bien moins connue est celle qui unit, un temps, Jean Racine au musicien . Et si le cycle Lully consacré à cet autre Jean-Baptiste par les mêmes interprètes est intitulé « Lully, musicien du Soleil », appliquée à J.B. Moreau, c’est l’expression « musicien de l’ombre » qui semblerait devoir convenir… Que sait-on, en effet, de ce Moreau ? Qu’après des études à Angers d’où il est originaire, on le retrouve maître de chapelle à Langres, puis à Dijon. Installé à Paris, il occupe bientôt le poste de maître de musique de la Chambre du Roi. Il composera, entre autres, les chœurs de Jonathas, tragédie de Duché de Vancy. Et c’est lui que Racine choisit pour la musique de scène de ses deux dernières pièces : Esther (1689) et Athalie, donc, en 1691. Fétis nous dit qu’il aurait formé de nombreux élèves dont Clérambault et Dandrieu.

Dans sa notice, très documentée, sur Athalie, Georges Forestier* remarque que Racine, dans sa préface, « n’a pas expressément rendu hommage à J.B. Moreau » ainsi qu’il l’avait fait lors de la publication d’Esther ; mais, ajoute-t-il, « cela ne doit pas induire à penser qu’il n’en était pas satisfait ». Dans le cas contraire, pourquoi, en effet, eût-il confié à Moreau le soin de composer la musique d’accompagnement de ses Cantiques Spirituels ? Cependant se confirme la thèse du « musicien de l’ombre » quand on connaît le sort réservé à cette musique (celle d’Athalie) par la postérité : l’occultation pure et simple. Le silence de Racine a-t-il pesé à ce point sur la destinée de la musique de Moreau ? Toujours est-il qu’on prit volontiers l’habitude de présenter la pièce sans sa musique originale… Ce qui donna libre cours à des « versions » ultérieures les plus diverses. Ainsi, en 1791, lors d’une reprise à la Comédie Française, peut-on entendre une musique de Gossec. En 1820, c’est Boïeldieu qui compose à son tour une musique pour Athalie avant que Mendelssohn, en 1840, ne prenne le relais. La musique de ce dernier, selon G. Forestier, demeurant « à ce jour » la plus connue (?), « en dépit de nombreuses partitions composées par la suite par des compositeurs français : de Félix Clément à Marius Constant en passant par Reynaldo Hahn (à la demande de Sarah Bernhardt) ». Quant aux occasions d’entendre ces musiques, elles sont bien rares — c’est le moins que l’on puisse dire — , comme sont rares, aujourd’hui, les représentations d’Athalie. Commandité par Mme de Maintenon, après Esther, pour les Demoiselles de Saint-Cyr, ce sombre drame politico-métaphysique n’est plus guère monté de nos jours ; (mais hormis Phèdre et Bérénice, tout le théâtre de Racine ne connaît-il pas le même sort ?)

Tragédie biblique inspirée du Livre des Rois et du Livre des Chroniques, Athalie représente cependant, pour Voltaire, plus que Phèdre, le « chef-d’œuvre de l’esprit humain » ; Traité musicalement dans son intégralité, son sujet relèverait davantage de l’oratorio que de l’opéra ; ce qu’un Haendel a parfaitement perçu, qui produit, lui aussi, son Esther — d’après la tragédie de Racine — en 1732, et son Athalia l’année suivante. Mais tel que la pièce existe pour la scène — entendons pour le théâtre —, l’apport de sa musique originale présente un intérêt évident et l’initiative d’ et de ses musiciens de la « Simphonie du Marais », qui nous la restitue, doit être saluée comme il se doit.

Le travail d’équipe se révèle d’ailleurs remarquable. Bonne mise en place des voix dans les récitatifs chantés, par rapport au concours instrumental (continuo parfait, de justesse et d’esprit). Les chœurs présentent suffisamment de relief pour nous rendre le texte compréhensible ; d’autant que, à la façon antique du chœur commentateur de l’action, son rôle est ici essentiel. , en récitant, comédien sensible et musicien de surcroît, endosse ici la tunique de plusieurs rôles pour lire certaines scènes-clés autour desquelles s’articule l’intrigue. Il trouve, pour chaque rôle, le ton, l’inflexion « mélodique » qui convient pour convaincre . Et cela ne manque ni de justesse ni de grandeur, même si, ne serait-ce que pour le rôle titre, on eût souhaité entendre le timbre — féminin — de quelque improbable Champmeslé…

La musique de Moreau évoque parfois Lully (cf. L’Ouverture « à la française ») ou Rameau (chœurs et intermèdes) deux musiciens entre lesquels il se situe chronologiquement. Et même si elle n’atteint pas l’inventivité mélodique du premier, la diversité et la richesse rythmique et harmonique du second, elle répond parfaitement à la définition qu’en donne Boileau dans son Fragment d’un Prologue d’Opéra, où la musique, au fil d’un dialogue l’opposant à la poésie dramatique affirme : « Je sais l’art d’embellir vos plus rares merveilles » ; Appliquée aux vers, incomparables, de Racine, dont elle rehausse encore la tragique beauté, l’intention n’est-elle pas probante ?

C’est, en tout cas, ce que , ses instrumentistes et chanteurs ont le don et le mérite de nous démontrer.

*Racine : Théâtre complet. Edition Gallimard / Collection La Pléiade

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