Roland, Le chevalier à la prose

La Scène, Opéra, Opéras

Crédits photographiques : (c) Marc Vanappelghem.

« Roland » de Lully à l’Opéra de Lausanne

(c) Marc VanappelghemLausanne. Théâtre Municipal, le 4.I.04. : Roland (création le 8 janvier 1685 à Versailles). Nouvelle production de l’Opéra de Lausanne. Mise en scène et décors : Stephan Grögler. Décors additionnels et costumes : Véronique Seymat. Chorégraphies : . Lumières : . Vidéo : .

Plutôt qu’un tube du répertoire ou une opérette surannée, Lausanne a proposé Roland de Lully pour entrer de plain-pied dans la nouvelle année. Roland, c’est le moins que l’on puisse dire, n’a pas souvent connu les honneurs de la scène depuis les reprises de… Jean-Philippe Rameau, qui renonça par ailleurs à remettre en musique le poème de Quinault — d’après Arioste — vraisemblablement par crainte des détracteurs de Lully. Lully est, on le sait, le père de la tragédie lyrique dans l’hexagone. Il est surtout l’auteur d’innovations, de prises de libertés avec les formes traditionnelles. À ce titre, Roland, onzième de ses douze tragédies lyriques et avant-dernière collaboration avec le librettiste Philippe Quinault, reflète quelques évolutions marquantes et aussi une certaine distanciation du modèle préétabli : Le rôle-titre est ainsi confié à une basse, les chœurs et ballets, certes représentés comme à l’accoutumée à la fin du prologue et des cinq actes « réglementaires », investissent parfois un rôle en prise directe avec l’action. La fonction instrumentale est en outre étoffée, l’orchestre accompagne non seulement les divertissements mais également les passages dramatiques. Airs, récitatifs et ritournelles instrumentales épousent enfin avec fluidité les contours du récit. Mentionnons encore que la chaconne, généralement réservée pour la toute fin, surgit ici au troisième acte déjà et se trouve être jouée, chantée et dansée.

Le livret de Quinault emprunte son sujet à un roman de chevalerie. Roland est donc, du point de vue de sa référence littéraire, une première puisque, auparavant, les héros mythologiques de l’Antiquité demeurait pour Lully le seul vivier dans lequel il puisait. Le thème central de l’ouvrage est l’éternel conflit entre le devoir de servitude du chevalier envers son roi et la passion amoureuse. On le devine, la vertueuse attitude d’un preux chevalier amène gloire et honneur suprême, alors que les souffrances morales qu’impriment à l’âme les amours difficiles ne peuvent que le désarçonner. Outre ce thème difficile à transplanter dans notre époque, le livret de Quinault est assorti d’une morale conclusive qui vante les mérites du modus vivendi chevaleresque. Roland a donc maille à partir avec des valeurs irrémédiablement datées s’il veut retrouver sa cote à l’orée du XXIe siècle.

Dans la mise en scène de Stephan Grögler, le chevalier laisse du reste sa cotte de maille au vestiaire pour revêtir des costumes que l’on situera, à défaut de repères plus précis, dans les années cinquante. L’action paraît atemporelle dans le cadre imaginé par le maître d’œuvre natif de Berne. Un ponton horizontal, lieu de villégiature des attitudes procédant de la raison, surplombe une zone qui se veut désertique mais qui souffre d’un encombrement laissant perplexe. Du temps de Lully, les représentations de ses tragédies lyriques se vivaient dans la grandiloquence, à grands renforts de cabestans et de poulies qui hissaient et trimbalaient des décors sans cesse renouvelés, parfois dans un fracas qui couvrait les chanteurs, voire l’orchestre. Des draps peints suspendus offraient par ailleurs autant de points d’accrochage visuels permettant d’illustrer tout ou partie de l’action. Les costumes et accessoires étaient eux aussi au diapason de ces exigences scénographies qui confinaient peut-être à la mégalomanie.

Faire revivre aujourd’hui un tel déploiement en essayant de reconstituer cette machinerie archaïque eût été un travail de muséographie ennuyeux présentant en outre d’innombrables écueils dont le cinéma peut parfois s’accommoder mais pas le théâtre. La réflexion en amont du travail de Stephan Grögler portait sur l’équivalent à trouver aujourd’hui à cette grandiloquence scénique. La réponse proposée, parfaitement pertinente, est que la vidéo, les images projetées sur écran peuvent constituer un tel équivalent. Ainsi comprend-on mieux les intentions du scénographe relayées par les lumières de et la vidéo de . L’aboutissement de leur travail, hélas, laisse trop souvent apparaître un bariolage lumineux qui se déploie au gré de réflexions aléatoires sur les divers éléments métalliques jonchant le plateau. Les images projetées se brouillent à trop vouloir s’interpénétrer sur différents niveaux de profondeur. Les écrans dispensent des taches lumineuses qui ne sont pas sans rappeler le come-back des Pink Floyd vers la fin des années quatre-vingt. L’action finit par se diluer dans cette pléthore de décors abstraits et par devenir elle-même abstraite. Les interrogations que soulèvent ces partis pris cèdent même le pas à un certain agacement lorsque les pans géants sur lesquels se projetaient les images précitées sont tout simplement démontés par les acteurs des scènes de divertissement et inclinés nonchalamment sur les pierres jouxtant le ponton. Il va falloir attendre le quatrième acte pour voir l’espace scénique se dégager quelque peu.

Paradoxalement, la direction d’acteurs se révèle brillante au sein de cet univers. Les scènes de divertissement portées par les chorégraphies fraîches, bien rythmées et délicatement malicieuses de , dont c’est les débuts à Lausanne, remplissent leur rôle au pied de la lettre : divertir ; d’autant que cela permet de se distancer du cadre pictural par trop conceptuel proposé sinon. Le Chœur de l’Opéra de Lausanne, restreint pour l’occasion, se plie avec talent aux exigences techniques et artistiques du chorégraphe et s’acquitte avec aplomb et professionnalisme des copieux extraits qui lui échoient. Il est à noter que l’ensemble de la distribution séduit par ses innombrables qualités, théâtrales, vocales et de diction. Au premier titre peut-être Annamaria Panzarella (La Reine Angélique). L’Italienne allie sa puissance d’émission à d’incontestables qualités d’interprète de musique ancienne. Des caractéristiques non mutuellement exclusives comme on le croit trop souvent. Le rôle-titre tenu par la basse est également servi avec une vaillance à toute épreuve. L’acte IV de cette tragédie voit Roland réaliser qu’il est un soupirant éconduit par une reine qui aime un veule soldat sarrasin, Médor. Cela provoque chez le chevalier un courroux explosif repris dans la fosse par des Talens lyriques chauffés à blanc et mené avec la poigne et la précision que l’on connaît à Christophe Rousset. occupe tout l’espace avec brutalité et autorité dans la déclamation de sa prose. L’Astolphe de est magnifique de rondeur, tout comme le chant soigné de dans le rôle de Temire, subtilement déployé avec modération comme pour souligner la différence d’extraction sociale avec la Reine à laquelle elle donne à maintes reprises la réplique. en Médor séduit par sa finesse et sa clarté, même s’il paraît sporadiquement un peu court. Les seconds rôles ne déméritent pas et assurent un soutien probant au reste du plateau.

Roland demeure une rareté qu’il est de bon aloi d’avoir présenté. On louera dès lors volontiers la prise de risque de l’Opéra de Lausanne qui, en cette période de fêtes encombrée de manifestations et de divertissements, a pris le parti de proposer un ouvrage de la fin du XVIIe siècle alors que le public romand affiche généralement une prédilection marquée pour la musique dont la production s’étale entre Bach et Brahms. Si une certaine perplexité demeure, force est de reconnaître qu’une musique superbe était au rendez-vous, de surcroît magnifiquement servie. Roland nous invite d’ailleurs à le retrouver tout prochainement au disque puisque, lundi 5 janvier 2004, un enregistrement intégral de l’œuvre a débuté dans les murs de l’Opéra de Lausanne. Le directeur artistique de Musica Numeris et preneur de son Nicolas Bartholomée, qui signe notamment les captations de et Jordi Savall, est aux commandes. Un coffret en 3 CD est donc à paraître ces prochains mois chez Ambroisie, un label qui a récemment accueilli le même Christophe Rousset pour les Suites anglaise de Bach. La distribution retenue pour cette production lausannoise paraît donc idéale pour l’enregistrement en première mondiale de cet opéra de Lully. Un éventuel DVD peut, pour sa part, attendre une mise en scène plus pleinement convaincante.

Banniere-ClefsResmu-ok

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.