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Mutter-Masur, gagnants annoncés

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Baden Baden (Allemagne). Festspielhaus. 6 et 7-II-2004. Ludwign van Beethoven ; Concerto pour violon et triple concerto et Symphonie n°1. Dimitri Chostakovitch : Symphonie n°1. Anne-Sophie Mutter (violon). Lynn Harrell (violoncelle). André Previn (piano). London Philharmonic Orchestra : direction Kurt Masur.

Festspielhaus

Anne Sophie Mutter - Photo (c) DR

A la tête d’un toujours aussi homogène, avec la collaboration d’une Anne Sophie Mutter qui prend de merveilleux risques instrumentaux, a dirigé deux concerts de prestige au festspielhaus de Baden Baden. Seul «hic» !, le chef allemand n’aime pas les auditeurs malades ou enrhumés, et même entre les mouvements d’une œuvre, Masur n’a aucune compassion pour ces faiblesses humaines.

Bien entendu, le détail ne doit pas l’emporter sur l’essentiel et il faut bien reconnaître que les bruits «naturels» d’un public peuvent parfois indisposer un chef. Mais enfin, dans notre cas, ces quintes de toux se limitaient aux silences entre les mouvements, mais était manifestement de mauvaise humeur. Avant de se replonger dans l’ambiance élégiaque du mouvement lent de la 5ème de , le grand chef allemand se tourna comme un seul homme vers son public et clama d’une voie de stentor : « Baden Baden est quand même une station thermale … un peu moins de bruit s’il vous plait» Anicroche et détail sans importance dans l’absolu pour deux soirées par ailleurs d’un superbe niveau.

avait choisi le concerto de Beethoven pour le premier concert. Précédé d’une réputation discographique diversement appréciée, le tandem Mutter-Masur s’impose par la finesse et l’originalité plutôt que de tendre vers l’idéal d’un couple fusionnel. Les disques laissaient cette impression de chambre séparée, le concert de Baden Baden ne la démentait pas. Dans une approche désormais de plus en plus analytique, Anne Sophie Mutter désincarne les mélodies beethovéniennes jusqu’à les rendre méconnaissables, tout particulièrement dans le premier mouvement. Ce traitement de choc fait paraître ce concerto plus moderne que jamais, option défendue à parité dans les deux autres mouvements sous la baguette d’un Masur attentif, plus présent en concert que les disques ne le laissent paraître. Nous ressentions cette volonté de Mutter de rester tributaire d’une tradition d’interprétation classique, mais de prouver que cet espace de jeu laisse encore des trésors à découvrir. Les deux cadences (Kreisler) deviennent ici des moments de pure virtuosité et qui retrouvent leur raison d’être : montrer au public que le soliste a de l’abattage. Anne Sophie Mutter n’en manque pas, mais chacun saluait la volonté de l’artiste de privilégier l’expressivité de la musique.

Pour clôturer ce premier concert, Masur avait choisi la cinquième symphonie de Chostakovitch qu’il restitua dans toute son angoisse intérieure. Certes il n’était guère possible de ne pas relever combien cette œuvre, par ailleurs somptueuse, est empreinte d’un conformisme dont les autres symphonies du maître russe s’écartent nettement. L’occasion surtout d’apprécier (à genoux) les sonorités suaves, les pianissimi délicieux du plus vieil orchestre londonien manifestement en pleine forme… et autonome. A l’issue du concert, les confidences et ragots allaient bon train s’agissant de l’humeur massacrante du chef. Certain critique allemand parlait de mésentente entre le chef et l’orchestre, désaccord axé autour d’options musicales divergentes, tandis qu’un notable de la ville soulignait que c’est à Baden Baden que Wilhelm Furtwängler aurait eu la confirmation de sa surdité galopante…

Le lendemain, il ne restait évidemment rien de cette ambiance délétère pour un second concert qui prit plutôt des allures de fête. Pour la circonstance, Madame Mutter invitait son mari () et un ami de la famille () pour le «triple» de Beethoven qui n’aura jamais paru aussi convivial, aussi fraternel dans sa forme. Quelle merveille d’entendre un trio donné dans l’esprit du genre, quel régal d’entendre trois musiciens sachant rester à leur place. La partie de piano du «triple» n’est guère valorisante pour l’interprète concerné et a montré par le passé qu’il était très bon pianiste. Seul l’amour pouvait ainsi expliquer cet accès d’humilité, et l’ambiance d’ensemble s’en ressentait notablement. Lyrique, attentive, et subitement fanatiquement virtuose dans ses passages avec un olympien, montrait qu’elle savait parfaitement s’intégrer à un ensemble. Discret et pertinent, l’accompagnement de Kurt Masur faisait jouer son orchestre sur la pointe des pieds. Le chef allemand présentait par ailleurs les premières symphonies de Beethoven et Chostakovitch. Chacune d’entre elles a modifié le cours de la musique à sa manière, celle du russe de manière plus radicale. Masur présentait les deux œuvres en insistant sur leur continuité, leur beauté orchestrale intrinsèque. Se méfiant de l’anachronisme jusqu’à refuser tout soupçon de romantisme, le chef du national de France prend l’opus 21 du maître de Bonn pour ce qu’il est : l’aboutissement d’un classicisme issu d’une synthèse de Mozart et Haydn. Pour ce qui est de l’œuvre du compositeur russe, la vision masuréenne en fait ressortir toute la facture originale dont les autres constructions sonores à venir ne seront pas toujours tributaires… Après avoir ravi un public acquis à sa cause avec New-York l’année dernière, Masur a livré un match à domicile facile avec un London Philharmonic qui vivait sa propre vie.

Crédit photographique : (c) DR

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