La Scène, Opéra, Opéras

Les enfers de la vacuité

Plus de détails

Lausanne. Théâtre Municipal. 12-III-04 (première). Christoph Willibald Gluck : Orphée et Eurydice (version d’Hector Berlioz, 1859). Nouvelle production de l’Opéra de Lausanne. Mise en scène et décors : Ludovic Lagarde. Dramaturgie : Pierre Kuentz. Costumes : Virginie et Jean-Jacques Weil. Lumières : Sébastien Michaud. Vidéo : Cynthia Vandecandelaère. Collaboration artistique : Stéfany Ganachaud. Assistant scénographe : Antoine Vasseur. Orphée : Elodie Méchain. Eurydice : Marie Arnet. L’Amour : Cassandre Berthon. Chœur de l’Opéra de Lausanne. Orchestre de Chambre de Lausanne. Direction : Nicolas Chalvin.

lausanne_orphee_1-300x453« Orphée et Eurydice » de Gluck à l’Opéra de Lausanne

L’Opéra de Lausanne propose Orphée et Eurydice de Gluck, dans la version Berlioz. Un ouvrage connu qui explore le mythe d’Orphée au travers d’une musique qui annonce à bien des égards l’ère des grands romantiques allemands. Gluck se distancie dans son écriture des airs de bravoure baroques et délie la musique pour que cette dernière se calque sur le drame, lui serve de canal. Aucun récitatif secco (accompagné par la seule basse continue), mais une narration fluide et plus orchestrée ; pas non plus d’airs da capo dans la première version de 1762. Ce n’est que douze ans plus tard, en 1774, que Gluck renoue paradoxalement avec une certaine virtuosité démonstrative en ajoutant à la fin du premier acte un air avec vocalises des plus périlleux. Et Berlioz dans tout ça ? Le grand révolutionnaire français vouera toute sa vie durant une admiration sans borne à son prédécesseur germanique. Il proposera en 1859 sa version de l’Orphée et Eurydice de Gluck qu’il pare d’une orchestration plus moderne en conservant la plupart des apports de la deuxième mouture gluckienne, au surplus sans se détourner des ballets et chœurs dont le traitement demeure empreint de la tradition du précurseur Lully. Ainsi, le choix de Lausanne consistant à monter cet ouvrage-charnière s’inscrit-il dans une continuation fort bien pensée puisque le spectacle précédent était le Roland de Lully. Le public régulier de l’institution vaudoise voit ainsi défiler la saison selon un fil rouge qui mène des premières étapes marquantes de l’art lyrique à son époque glorieuse du XIXe siècle.

Hélas, si l’ouvrage suscite dès lors un intérêt d’autant plus grand, la mise en scène qui en est proposée par déçoit profondément. Tout commence pourtant sous les meilleurs auspices, le spectateur à l’impression d’être emmené au cœur de l’histoire. Une image vidéo noir/blanc et géante projette Eurydice, étendue, inanimée dans toute son ineffable beauté. L’impression de pureté qui se dégage de la défunte a quelque chose de christique, sans devenir pour autant une icône. Par un jeu des profondeurs, l’image hypnotise. Elle convainc aussi par sa force évocatrice. La scénographie se profile lors de ces premiers instants comme clairement moderne — ce dont on peut se réjouir — et laisse présager le meilleur pour ce qui suit. Malheureusement, ces premiers moments de belle créativité seront aussi les derniers ! Le théâtre glisse dans le tombeau avec Eurydice, laquelle aura au moins le bon goût de ressusciter… Tout semble dicté par un dogme célébrant le minimalisme. Devenant une fin en soi, cette option installe un désert théâtral complet. De longues scènes se passent dans un statisme absolu, avec un Orphée accoutré comme Lara Croft, chantant sur une scène noire et nue ses airs et récitatifs, parfois les mains dans les poches ! Amour est un être hybride et indéfinissable, sorte de cheval bipède orné d’une crête punk et affublé d’œillères. Seule option intéressante, la descente aux enfers, illustrées par un jeu de voiles en tulle sur lequel dansent des images vidéo d’une envoûtante mobilité. Là, l’abstraction des décors autorise un sentiment de perdition, de fuite vers un monde d’où, a priori, personne ne revient.

La phobie des scènes de genre, du pittoresque, éclate au grand jour dans la vision que les maîtres d’œuvre appliquent aux Champs Elysées. Dans une salle parallélépipédique sans éléments de décor et baignant dans une lumière crue et franche, le peuple des enfers est rivé aléatoirement pour s’adonner à des pantomimes indéfinissables, en portions congrues. Schématisée à l’extrême, l’existence de ce peuple disparate paraît vaine, abstraction faite du chant. Retour ensuite sur un plateau vide et sombre pour le réveil d’Eurydice, puis sa deuxième mort. La tentation de regarder le plafond de la salle pour voir si d’aventure quelque chose s’y passe est grande… Résolument évidée de tout contenu, la lecture de lasse malgré la brièveté de l’ouvrage (quelque 90 minutes). « Jamais je ne construirai un décor réaliste. Au théâtre, à l’opéra, il faut s’éloigner de la réalité pour parler mieux », déclarait-il dans le feuillet du quotidien romand 24 Heures consacré à la saison de l’Opéra de Lausanne paru le 2 septembre 2003. Soit. Faut-il encore avoir quelque chose d’intelligible à dire.

La vacuité scénique, si elle inspire plus d’une réserve, ne doit toutefois pas occulter les qualités musicales régissant elles aussi cette production. Le rôle-titre d’Orphée confié au contralto est un ravissement. Sa belle projection n’exclut pas de très nombreuses nuances et un aplomb sans faille dans l’unique air à vocalises. Dotée d’un timbre au grave affirmé, sa voix demeure d’une couleur féminine, avec des rondeurs et une souplesse aux entournures qui en fait une interprète de choix pour ce répertoire composite. Amour, alias , possède un chant radieux et épanoui, placé très haut, avec un lyrisme généreux dans l’aigu. L’Eurydice de , fatalement plus discrète, plaît également. Autre « personnage » très sollicité, le chœur de l’Opéra de Lausanne intervient avec homogénéité et des registres équilibrés. Dans la fosse, Nicolas Chalvin dirige l’ (OCL) avec verve et entrain. Quelques rares interventions vaseuses de la part des bois ne font que peu d’ombre à la prestation d’ensemble de la phalange vaudoise dont la qualité des cordes, notamment, est de tout premier plan. Des tempi lestes n’entamant nullement la souplesse de la lecture donnée emmène l’auditeur là où la scène échoue.

C’est selon cette même distinction qualitative que le public lausannois de cette première a livré son verdict : Les musiciens et chanteurs ont été longuement applaudis, les concepteurs de la scénographie abondamment hués. S’il est conseillé aux mélomanes d’assister à cet Orphée et Eurydice, on recommandera aux aficionados de théâtre de se retrancher sur la radiodiffusion de cet opéra sur les ondes de la RSR Espace2 le samedi 10 avril à 20h et de laisser voguer leur imagination.

Crédit photographique : (c) Marc Vanappelghem.

Plus de détails

Lausanne. Théâtre Municipal. 12-III-04 (première). Christoph Willibald Gluck : Orphée et Eurydice (version d’Hector Berlioz, 1859). Nouvelle production de l’Opéra de Lausanne. Mise en scène et décors : Ludovic Lagarde. Dramaturgie : Pierre Kuentz. Costumes : Virginie et Jean-Jacques Weil. Lumières : Sébastien Michaud. Vidéo : Cynthia Vandecandelaère. Collaboration artistique : Stéfany Ganachaud. Assistant scénographe : Antoine Vasseur. Orphée : Elodie Méchain. Eurydice : Marie Arnet. L’Amour : Cassandre Berthon. Chœur de l’Opéra de Lausanne. Orchestre de Chambre de Lausanne. Direction : Nicolas Chalvin.

Mots-clefs de cet article

Resmusica-bannière-01

Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.