David, Emmanuelle et Jonathas

La Scène, Opéra, Opéras

Paris. Théâtre des Champs-Elysées. 20.III.2004. Marc-Antoine Charpentier : David et Jonathas (Tragédie biblique). Mark Padmore (David), Jaël Azzeretti (Jonathas), Laurent Naouri (Saül), Andrew Foster-Williams (Achis). Orchestra of the Age of Enlightenment, Choir of the Enlightenment, direction : Emmanuelle Haïm.

emhaim-200x303Charpentier au TCE

Tel un Monsieur Jourdain avec sa prose, pratiquement tout le monde a entendu au moins une fois la musique de (1643-1704) sans forcément en avoir eu conscience. Et pourtant, les huit premières mesures de son Te Deum, longtemps utilisées pour le générique de l’Eurovision, sont l’arbre qui cache la forêt des quelque 550 partitions que son auteur a laissées et dont une grande partie, encore à l’état manuscrit, reste encore à explorer.

A l’occasion du tricentenaire de la mort du compositeur, le Ministère de la Culture a placé l’année 2004 sous le signe d’une redécouverte de Charpentier. Depuis quelques années, cette musique réapparaît petit à petit au disque et au concert, comme ces douloureusement belles Leçons de Ténèbres des Mercredi, Jeudi et Vendredi Saints (trois disques Virgin dirigés par Gérard Lesne). A côté de nombreuses musiques de scène (comme celle du Malade Imaginaire de Molière), la musique de Charpentier se consacre essentiellement au domaine vocal et religieux.

Parmi les centaines d’événements organisés cette année autour de Charpentier, le Théâtre des Champs-Elysées proposait la tragédie biblique David et Jonathas, écrite dans l’ombre de Lully (le compositeur officiel de la Cour, que ne deviendra jamais Charpentier), pour les élèves du collège de Clermont (devenu ensuite lycée Louis-le-Grand).

David et Jonathas, à l’image de toute l’œuvre de Charpentier, est un mélange homogène de tradition et d’innovation. Cet opéra fut écrit pour être joué en alternance avec la tragédie latine Saül. Les actes de cette pièce et ceux de l’opéra étaient représentés au cours de la même soirée alternativement, d’où une répartition originale entre une action plus propice au théâtre et une étude psychologique plus profondément illustrée par la musique.

Cette dichotomie explique la construction inhabituelle du livret où les récitatifs sont peu présents. Chacun des quatre premiers actes sur cinq est centré sur un seul personnage, permettant ainsi d’explorer toutes les nuances et les contradictions de sa personnalité.

Jonathas, le fils de Saül, le roi des Israélites, est le fidèle ami de David, l’un des chefs glorieux des Philistins. La situation est tendue entre les deux communautés. David souhaite de tout son cœur la paix, mais son compatriote Joabab le trahit par jalousie en dénonçant faussement ses intentions auprès de Saül, dont la suspicion envers David ne demandait pas d’autres signes de méfiance. Jonathas se retrouve alors partagé entre l’amour pour son père et sa fidélité pour David. Mais, comme dans toute tragédie, l’intervention de la guerre semble inexorable et sépare David et Jonathas par la mort de ce dernier. Le roi Saül, vaincu, se suicide devant le corps meurtri de son fils, et David, sacré Roi après sa victoire, pleure de toute sa douleur la perte de son ami.

Musicalement, on reconnaît dès l’ouverture le style français baroque: introduction lente avec rythmes pointés, coulées et orchestration massives, puis dialogue vif, énergique et plus concertant entre chaque pupitre. Chaque acte se termine également par une courte danse caractéristique de la cour du Roi – menuet, rigaudon, bourrée, chaconne, gigue – dans une orchestration très colorée (flûtes, hautbois, théorbes, percussions). On remarquera avec délectation la tessiture fournie et la variété de l’accompagnement, ainsi que les effets orchestraux employés, tout en finesse.

Les beautés musicales d’une grande noblesse de cet opéra sont trop nombreuses pour être toutes évoquées. Cette représentation de David et Jonathas de Charpentier ne s’apparente pas à une ennuyeuse commémoration de notre patrimoine. Cet art du contrepoint expressif, de la couleur orchestrale et de l’émotion tragique en fait une œuvre d’art véritable et authentique qui enrichit et ennoblit un répertoire baroque français déjà bien fourni.

A la vue de ce concert, on comprend le récent succès d’ dans la presse et auprès du public. Cette jeune chef d’orchestre sait communiquer avec une joie débordante à ses musiciens son amour sans pareil pour cette musique, et par la même, ce sont les spectateurs qui sont conquis et qui partagent le bonheur d’une musique où l’austérité ne devient plus un frein à l’émotion. Ayant été longtemps continuiste avec William Christie et Christophe Rousset, alterne fréquemment la direction d’orchestre avec de plus ou moins brefs passages de continuo où elle chante sa musique avec un engagement sans pareil.

Les musiciens et les chanteurs anglais de la soirée ont derrière eux une longue expérience des instruments anciens qui leur permet d’en faire ressortir toute la quintessence et de suivre avec engouement la direction d’.

On ne se plaindra pas non plus des solistes, d’un niveau globalement excellent par leur timbre et leur diction. Le Saül de était certes parfois un peu trop empâté, et le David de usait d’un vibrato trop accentué par moments. Mais la voix de soprano de Jaël Azzaretti faisait ressortir chez Jonathas toute l’innocence pure de son âme torturée par les événements, et la présence scénique d’une noble intensité de chacun compensait l’absence de mise en scène.

Crédit photographique : (c) Barry Marsden

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