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Jean Barraqué à la lisière inconnue des hasards…

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Paris. Théâtre du Châtelet. 27-XI-2004. Jean Barraqué (1928-1973) : Le temps restitué ; Au-delà du hasard. Rosemary Hardy, Catherine Dubosc, sopranos ; Nathalie Stuzmann, contralto ; Nederlands Kammerkoor (direction : Klass Stock), Orchestre symphonique de la SWR de Baden-Baden et Fribourg-en-Brisgau/ Freiburg, direction : Sylvain Cambreling.

barraque-300x409Il est bien rare, en France du moins, de voir à l’affiche des salles de concert la musique de . Les deux œuvres dirigées ce Samedi 27 sur la scène du théâtre du Châtelet à Paris par n’ont guère été redonnées après leurs créations respectives, en 1960 pour Au-delà du hasard et 1968 pour le temps restitué ! C’est dans le cadre de l’Atelier Michel Foucault — philosophe, camarade d’études et ami du compositeur dont on fête cette année le vingtième anniversaire de la mort — que le festival d’automne a inscrit ce concert-hommage à , disparu trop tôt de la scène musicale.

Compositeur sériel — « dogmatiquement sériel » précise Laurent Feneyrou — Jean Barraqué (1928-1972) ne laisse que six partitions dont la monumentale Sonate pour piano (1952) et les trois œuvres inspirées par le roman de Hermann Broch, La mort de Virgile : partitions dont l’exigence d’écriture et la rigueur de pensée peuvent, en partie, expliquer la rareté de leur interprétation.

Sont convoqués, pour le temps restitué, un chœur mixte, une soprano et un orchestre comptant pas moins de huit percussionnistes. Jean Barraqué emprunte au deuxième livre de la mort de Virgile d’Hermann Broch ces quelques phrases :

La loi et le temps
Symbole de la nuit
Portail de la terreur
L’inachèvement sans cesse
Car ce n’est que par l’erreur
(Traduction d’Albert Kohn)

Le thème de l’inachèvement hantera la pensée de Barraqué qui envisage son travail de composition comme un vaste cycle toujours agrandi que seule la mort viendra achever — ou plus justement non achever.

Intimement lié à la musique qu’il a suscité, le poème chanté de Broch, comme chez Boulez, est à la fois centre et absence de la composition. Il ne s’agit plus de mettre un texte en musique mais d’en faire le point névralgique de la structure au risque de l’immerger dans la texture sonore et d’en masquer la compréhension immédiate. L’orchestre souvent très divisé, prolonge, souligne, commente certains mots-clé avec un souci du détail dans le phrasé, la dynamique, la distribution des timbres qui réclame une attention de tous les instants. Il fallait l’enthousiasme et l’engagement à toute épreuve de — qui, depuis son retour en France, ne cesse de nous émerveiller — pour dominer une partition d’une telle exigence assumée avec le même brio par les musiciens de Baden-Baden/Fribourg. Saluons l’étonnante prestation de la soliste Rosemary Hardy, soutenue voire relayée par le chœur, qui sut s’imposer au sein de l’orchestre puisqu’elle n’était pas à la droite du chef comme d’habitude mais bien au cœur de l’ensemble.

Dédiée à , Au-delà du hasard, la deuxième œuvre du programme, toujours très longue — 40 minutes comme pour le temps restitué — renouvelait totalement le dispositif orchestral. Eliminant les cordes frottées, Barraqué convoque ici un groupe vocal de trois chanteuses — deux sopranos et un contralto — et quatre formations instrumentales assez insolites : quatre clarinettes, trois saxophones, trois percussionnistes et piano/harpe/célesta. Régie par le principe de discontinuité n’accordant aucun répit à l’auditeur, l’œuvre en 13 sections évolue dans un espace totalement éclaté qui abolit tous les repères d’écoute. Ecrit par Barraqué autour d’une citation d’Hermann Broch, le texte, constamment diffracté dans l’orchestre, n’est jamais un fil d’écoute hormis dans la dixième séquence où intervient la citation de Broch chantée par la soprano presque « en dehors ».

Si le temps chez Barraqué n’est plus, selon , « qu’instant critique et fracture », sa musique, poursuit-il, nous apprend avec quelle difficulté nous unifions la multiplicité ».

Une expérience d’écoute qui, sans aucun doute, mériterait d’être plus souvent renouvelée.

Crédit photographique : © DR

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Paris. Théâtre du Châtelet. 27-XI-2004. Jean Barraqué (1928-1973) : Le temps restitué ; Au-delà du hasard. Rosemary Hardy, Catherine Dubosc, sopranos ; Nathalie Stuzmann, contralto ; Nederlands Kammerkoor (direction : Klass Stock), Orchestre symphonique de la SWR de Baden-Baden et Fribourg-en-Brisgau/ Freiburg, direction : Sylvain Cambreling.

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