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Les senteurs émouvantes d’un vase de parfums

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Lausanne. Théâtre Municipal. 28-I-05. Suzanne Giraud : Le Vase de Parfums, opéra en douze scènes et un épilogue sur un livret d’Olivier Py. En coproduction avec le Angers/Nantes Opéra, Ensemble Orchestral Contemporain, A Sei Voci. Mise en scène et lumières : Olivier Py. Décors et costumes : Pierre andré Weitz. Marie (Madeleine), La Femme libre : Sandrine Sutter. L’Ange et l’Esprit : Jean-Paul Bonnevalle. L’Homme du siècle et l’Esprit : Sébastien Lagrave. Marthe, la mourante : Mary Saint-Palais. Le Mendiant et l’Esprit : Stephan Imboden. Ensemble Orchestral Contemporain. Direction : Daniel Kawka. Ensemble Vocal A Sei Voci. Direction : Bernard Fabre Garrus.

Photo (c) Vincent Jacques

En signant cette création lyrique, le metteur en scène français apporte une lumière imprévue et apaisante aux provocations scéniques dont il a abreuvé la scène depuis quelques années. Son opéra, bercé d’une belle atmosphère de spiritualité, baigne dans des senteurs émouvantes. Critique.

Le public romand, genevois en particulier, voit la venue d’ avec une certaine circonspection depuis ses tapageuses mises en scène des Contes d’Hoffmann en 2001 et de La Damnation de Faust en 2003. Aussi, c’est avec les mêmes appréhensions que le public lausannois assistait à « son » premier opéra dont il signe aussi bien le livret que la mise en scène. L’idée d’un opéra ayant pour sujet Marie-Madeleine, l’un des personnages bibliques parmi les plus sulfureux des Ecritures, pouvait laisser penser que le metteur en scène français s’abandonnerait aux pires facéties. Les amateurs de scandale auront été déçus. D’abord le livret d’Olivier Py est immensément respectueux des livres dont il s’est inspiré et sa mise en scène, incroyablement dépouillée, donne la juste mesure au sérieux du sujet. Alors? Olivier Py se serait-il rangé? Serait-il devenu un metteur en scène « comme les autres »? Certes pas. Il reste d’une rare originalité, mais pour cette œuvre, il déclarait à notre confrère « Le Temps » avoir conçu sa mise en scène « avec beaucoup de simplicité. C’est un spectacle dans lequel j’ai été très retenu. J’étaisun peu fatigué de ma fausse réputation de provocateur, que j’ai toujours pensé être un malentendu ».

Dans le décor confiné d’un plateau légèrement incliné et d’une paroi de bois noir, les deux personnages de chair (Marie-Madeleine et sa sœur Marthe) mènent leurs combats dans un environnement d’éclairages (Olivier Py) savamment dosés. La première contre l’oubli de sa rencontre avec le Christ et la seconde contre sa mort prochaine. Autour d’elles, les esprits de l’Ange, de l’Homme du siècle (le Diable) et du Mendiant (la miséricorde) se mêlent aux pensées des deux femmes. Pour tout accessoire, un lit de métal où Marthe se meurt, un lavabo de faïence blanche, un vase de parfum, sorte de Graal bénéfique et une lampe qui scintillera tout au long de l’opéra comme « cette lumière que les ténèbres n’ont pas réussi à éteindre ».

Le livret d’Olivier Py raconte le tourment des deux femmes sous une forme poétisée dont l’efficacité narrative s’enveloppe d’une profonde émotion religieuse que l’auteur revendique. Les plus belles lignes de son ouvrage s’articulent autour de la conviction de Marie-Madeleine de retrouver son amour. Cet amour dont la force des mots d’Olivier Py laisse percer l’ambiguïté de l’amour physique s’avérant aussi puissant que celui des sentiments, ou celui de l’adoration métaphysique.

La musique de n’est malheureusement pas toujours en phase avec la spiritualité inspirée de l’auteur du livret. Souvent criarde, heurtée peu caractérisée des personnages qu’elle accompagne, la musique de la compositrice française se laisse parfois aller à une certaine monotonie. Comme on aurait aimé que la musique de l’Ange soit plus « aérienne », d’autant que l’étrangeté de la voix et le phrasé de l’excellent contre-ténor s’y prêtaient admirablement. Et peut-être que la déclaration d’amour de Marie-Madeleine pour le Christ aurait été mieux servie par un lyrisme musical plus intense que les sons aigus arrachés aux cordes des violons. La partition reste pourtant dans des limites sonores et harmoniques acceptables, même si la compositrice n’apparaît pas toujours très inspirée. Elle en est pourtant capable à l’instar des très belles pages qu’elle livre à l’évocation de la musique et à l’arrivée du Mendiant.

Vocalement, le plateau proposé est très homogène. La partition de la soprano exige une santé vocale à toute épreuve. Dans un chant constamment placé dans l’aigu de la voix, la soprano française (Marthe, la mourante) s’en acquitte avec une extraordinaire aisance. Le chant un peu fruste du ténor (L’Homme du siècle et l’Esprit) colle parfaitement au rôle de « méchant » qu’il incarne, même si parfois il a tendance à parler plus qu’à chanter. De son côté, la basse lausannoise (Le Mendiant et l’Esprit) impressionne par le charnel de son timbre. Parée du rôle le plus éprouvant, la mezzo française Sandrine Sutter (Marie-Madeleine) paraît plus en marge que ses collègues. Occupant la scène pendant pratiquement toute la durée de l’opéra, elle semble ne faire « que » chanter son rôle. A sa décharge, la musique trop analytique l’empêche d’extérioriser la beauté d’âme de son personnage. De plus, des aigus un peu serrés lui interdisent d’offrir la même intelligibilité du discours qu’elle dispense si bien dans le registre médium et grave.

Sous la direction de , l’Ensemble Orchestral Contemporain s’affirme d’une rare excellence dans l’exécution d’une partition sans repos. Peut-être aurait-on eu un meilleur équilibre musical si, au lieu de « planter » les musiciens au-dessus du décor, on les avait réunis dans une véritable fosse d’orchestre. Fallait-il vraiment offrir une vue musicalement baroque de cet opéra qui, comme on le sait, présentait l’orchestre sur la scène, aux côtés des chanteurs?

En résumé, l’œuvre d’Olivier Py reste un remarquable moment d’inspiration religieuse dont la poésie honore la création lyrique moderne.

Crédit photographique : (c) Vincent Jacques

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Lausanne. Théâtre Municipal. 28-I-05. Suzanne Giraud : Le Vase de Parfums, opéra en douze scènes et un épilogue sur un livret d’Olivier Py. En coproduction avec le Angers/Nantes Opéra, Ensemble Orchestral Contemporain, A Sei Voci. Mise en scène et lumières : Olivier Py. Décors et costumes : Pierre andré Weitz. Marie (Madeleine), La Femme libre : Sandrine Sutter. L’Ange et l’Esprit : Jean-Paul Bonnevalle. L’Homme du siècle et l’Esprit : Sébastien Lagrave. Marthe, la mourante : Mary Saint-Palais. Le Mendiant et l’Esprit : Stephan Imboden. Ensemble Orchestral Contemporain. Direction : Daniel Kawka. Ensemble Vocal A Sei Voci. Direction : Bernard Fabre Garrus.

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