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Le Balcon de Péter Eötvös, quel texte pour un opéra ?

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Besançon. Opéra Théâtre. 30-I-2005. Péter Eötvös (né en 1946) : Le Balcon, opéra en dix tableaux (Nouvelle version 2004). Livret de Françoise Morvan avec la collaboration de Peter Eötvös et d’André Markowicz d’après Le Balcon de Jean Genet. Nouvelle production de l’Opéra Théâtre de Besançon. Mise en scène : Jean-Marc Forêt. Décors et costumes : Pierre Albert. Lumières : Hervé Gary. Régie générale : Betty Genius Andrey. Administration de production : Yves Lecoq. Avec : Elena Gabouri, Irma, La Reine ; Kathouna Gadelia, Carmen ; Karen Vourc’h : La Femme, la Voleuse, la Fille, Chantal ; Jean-Jacques Cubaynes : l’Evêque ; Guy Flechter : le Juge ; Armand Arapian : le Général ; Hugues Georges : Le Chef de la Police ; Marc Mauillon : Roger ; Alan Corbishley : l’Envoyé de la Cour ; Vladimir Stojanovic : le Bourreau, Arthur ; Philippe Spina, Marc Auge, Philippe Bonnet : Révoltés, photographes ; Antoine Rogge : l’Esclave. Orchestre de Besançon Franche-Comté, direction : Stéphane Petitjean.

Deux ans après sa création au Festival d’Aix-en-Provence, l’Opéra de Besançon reprend Le Balcon de dans une version légèrement révisée (interversion de quelques scènes du début de l’opéra) et une nouvelle mise en scène du belge . Dans une interview figurant au sommaire du programme de l’opéra Le Balcon, le compositeur déclare qu’il ne peut « pas partir de n’importe quel texte pour composer… certains textes m’évoquent des sons, d’autres pas ». Nul doute que la « musique » du langage de Jean Genet est évocatrice de sons. Dès lors, est-ce bien nécessaire d’ajouter des notes à des sons qui, lorsqu’ils sont simplement dits, possèdent leur propre musique ? Si l’on a mis en musique des poèmes de Baudelaire, de Mallarmé ou d’autres avec talent, le théâtre, en tant que tel, se suffit à lui-même et la retranscription fidèle de la prose à l’opéra renvoie difficilement la force des mots de la parole théâtrale. Alors, quel texte pour un opéra ? Un livret original ? Une adaptation ? Une retranscription ? Pour Le Balcon, Péter Eötvös a demandé une adaptation de la pièce originale de Jean Genet qui respecte la structure des phrases de l’écrivain. Peut-être aurait-il mieux valu que l’adaptation s’en tienne au fond plutôt qu’à la forme. Oscillant sans cesse entre le parler et le chanter, Le Balcon fait appel à des chanteurs d’opéra qui doivent de même se profiler comme des diseurs, la musique et le sens du mot dit s’avérant aussi importants que ceux des mots chantés.

La production de Besançon en fait un peu la malheureuse démonstration. À l’image de la mezzo qui, en dépit de ses indéniables qualités vocales, peine à délivrer un texte correctement articulé. Sa méconnaissance des subtilités de la langue française dilue son texte qui, petit à petit, semble ne plus faire partie de l’action théâtrale. Les autres protagonistes, quoique parfois vocalement moins expérimentés, s’acquittent souvent mieux de cette tâche. À commencer par les deux autres interprètes féminines, Karen Vourc’h et , toutes deux bien campées dans leur rôles, aussi bien parlé que chanté. Du côté masculin, force son ton d’autorité dans une expression vocale souvent exagérée au détriment de sa musicalité alors que celle du très jeune baryton fait merveille. Le ténor en sado-masochiste et le baryton en quête d’un pouvoir qu’il n’a guère, s’avèrent l’un comme l’autre d’excellents comédiens. Remarquable leur aisance vocale alliée à leur diction claire et sensible. Un peu plus décevante la voix de la basse qui accuse l’usure des ans dans le registre le plus grave de son instrument. En revanche, très bonne prestation du baryton dont la prestance d’un Karl Lagersfeld de comédie habille sa voix délicieusement étrange d’une rare authenticité.

Pendant qu’à l’extérieur la révolte gronde, dans le bordel Le Balcon on s’ingénie à ignorer la réalité. Les clients s’octroient leurs moments de liberté en revêtant les habits de leurs fantasmes. Cette mise en abîme propose un spectacle qui, s’il est réussi sur le plan visuel grâce aux décors de et aux très belles lumières d’, laisse le spectateur sur sa faim quant à la narration des événements. L’idée de présenter certaines scènes en les éclairant dans un cadre mobile comme autant de tableaux d’une exposition pourrait être séduisante si ce minimalisme de la mise en scène assez conventionnelle de réussissait à montrer l’exacte mesure de ce qui se passe à l’intérieur du bordel de ce qui a lieu au milieu de la révolution extérieure. Ce n’est malheureusement pas le cas. Outre que de minorer la puissance du message de Genet, défini dans la réplique : « Entrer au bordel, c’est refuser le monde », cette confusion dans l’unité de lieu fait perdre fil de la narration.

Et la musique ? Péter Eötvös propose une panoplie de sons et de mélodies qui, tout en restant de facture très moderne, s’allie admirablement aux actions et aux personnages. Si les accents jazz, si les percussions sont autant d’images musicales parfaitement en phase avec les événements qu’elles illustrent, le compositeur hongrois sait s’attendrir lyriquement quand il accompagne le duo d’amour entre Roger et Chantal, le chef des insurgés et l’égérie de la révolution. Dans cette partition, rares sont les tutti reposant pour la baguette du chef d’orchestre, mais le jeune domine parfaitement toute l’œuvre. Chaque instrumentiste devenant soliste au milieu d’un ensemble orchestral, la précision avec laquelle le jeune chef dirige la vingtaine de musiciens d’un très bon Orchestre de Besançon Franche-Comté et la dizaine de chanteurs est prodigieuse. Avec des cordes équipées de cornets acoustiques pour équilibrer leur puissance à celle des cuivres et des percussions, il tire de l’orchestre des sonorités insolites. Du bruit ? Non pas, mais une musique subtile de sons souvent cocasses rappelant à chacun qu’il est au centre d’une farce. Celle de la comédie humaine.

Crédit photographique : © Opéra Théâtre, Besançon

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Besançon. Opéra Théâtre. 30-I-2005. Péter Eötvös (né en 1946) : Le Balcon, opéra en dix tableaux (Nouvelle version 2004). Livret de Françoise Morvan avec la collaboration de Peter Eötvös et d’André Markowicz d’après Le Balcon de Jean Genet. Nouvelle production de l’Opéra Théâtre de Besançon. Mise en scène : Jean-Marc Forêt. Décors et costumes : Pierre Albert. Lumières : Hervé Gary. Régie générale : Betty Genius Andrey. Administration de production : Yves Lecoq. Avec : Elena Gabouri, Irma, La Reine ; Kathouna Gadelia, Carmen ; Karen Vourc’h : La Femme, la Voleuse, la Fille, Chantal ; Jean-Jacques Cubaynes : l’Evêque ; Guy Flechter : le Juge ; Armand Arapian : le Général ; Hugues Georges : Le Chef de la Police ; Marc Mauillon : Roger ; Alan Corbishley : l’Envoyé de la Cour ; Vladimir Stojanovic : le Bourreau, Arthur ; Philippe Spina, Marc Auge, Philippe Bonnet : Révoltés, photographes ; Antoine Rogge : l’Esclave. Orchestre de Besançon Franche-Comté, direction : Stéphane Petitjean.

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