René Jacobs et la Brockes-Passion de Telemann : Inattendue Marie-Claude Chappuis

Concerts, La Scène, Musique d'ensemble

Bruxelles. Palais des Beaux-Arts. 22-III-2005. Georg Philipp Telemann : (1685-1750) Brockes-Passion, TWV 5 : 1. Johannes Chum : ténor (Evangéliste). Dietrich Henschel : baryton (Jésus). Annette Dasch : soprano (une fille de Sion, Marie). Sandrine Piau : soprano (une fille de Sion). Marie-Claude Chappuis : mezzo (une fille de Sion, Judas). Kobie Van Rensburg : ténor (Pierre, Pilate). RIAS-Kammerchor (chef de chœur : Daniel Reuss), Akademie für alte Musik Berlin, direction : René Jacobs.

Grand défenseur des partitions méconnues du répertoire hambourgeois du XVIIIe siècle, on se souvient entre autres de ses enregistrements magistraux du Crœsus de Keiser et de l’Orpheus de Telemann, est venu la semaine dernière à Bruxelles présenter au public la rare Brockes-Passion de de cernier compositeur. Cette œuvre créée en 1716 à Hambourg est la première d’une série de 46 passions composées par le compositeur de Magdebourg, et est basée sur le texte de (1680-1747), publié en 1712. Ce texte qui eut un succès tel qu’il connut plusieurs rééditions et traductions a été mis en musique par de nombreux autres compositeurs dont les plus célèbres sont Keiser, Haendel et Mattheson.

Avant celle des solistes vocaux, c’est d’abord la prestation superlative du RIAS Kammerchor qu’on saluera, sûreté de l’intonation, fraîcheur des timbres, netteté des attaques, cohésion entre les pupitres, le chœur berlinois, fidèle à sa réputation d’excellence, est assurément la plus grande satisfaction de la soirée. Parmi les chanteurs, oublions vite l’évangéliste calamiteux de , timbre aigre, voix instable, incapable d’émettre un aigu convenable, il n’y a rien à sauver chez lui car il semble en plus fort peu concerné par sa partie. Le Jésus de est mieux assuré vocalement, mais il multiplie les effets plus ou moins heureux, poitrinages, ports de voix, sons grossis, censés donner de l’expressivité à un chant qui est en fait très convenu et peu imaginatif. La meilleure prestation chez les messieurs est donc à mettre à l’actif de ténor sud-africain Kobie Van Rensburg qui impressionne par la franchise de sa diction et le brillant de ses aigus, malgré un timbre un peu nasal. Son interprétation de Pierre, véhémente et passionnée, est digne d’éloges. Avec son timbre opulent et charnel et son tempérament théâtral, n’est pas la chanteuse d’oratorio idéale. Elle peine à établir le juste climat dans ses airs, et l’agilité vocale n’étant pas de ses qualités principales, elle ornemente souvent avec maladresse et prend quelques libertés avec la justesse. Logiquement, le numéro qui lui convient le mieux est « Ach Got, ach Gott ! Mein Sohn wird fortgeschlept », car elle peut enfin y incarner non plus une anonyme fille de Sion comme dans ses autres airs, mais un vrai personnage, celui de Marie, pour laquelle elle trouve des accents justes et vrais. Le très bel air suivant, avec flûte, « Soll mein Kind, mein Leben, sterben » pour les voix de Marie et de Jésus la montre tout aussi inspirée. quant à elle fait étalage de virtuosité et de musicalité, mais le tout est assez froid et peu coloré, et elle ne semble pas très à l’aise en allemand. On attendait mieux de la part d’une chanteuse d’une telle réputation. Finalement, c’est l’inattendue qui fait la meilleure impression. En chanteuse d’oratorio expérimentée, elle donne à Judas ce qu’il faut de passion et de vérité dramatique, mais sans tirer trop loin ses airs vers l’opéra. Malgré quelques déficiences dans le grave, artificiel et peu assuré, la voix brillante et souple est très agréable et elle ne manque ni de souffle ni de puissance.

L’Akademie für Alte Musik semble en toute petite forme, sonorité d’ensemble assez terne, avec des hautbois patauds dès la difficile sinfonia d’ouverture, des solos de violon souvent faux, et des cuivres tonitruants. A la tête de cet ensemble, impose une lecture brillante et incisive, jouant à fond sur les contrastes et la théâtralité. Le chef gantois transcende ainsi les quelques faiblesses d’une partition inégale (première partie assez disparate, quelques airs un peu longs) mais très attachante et qui a ses moments de génie avec plusieurs airs magnifiques, une deuxième partie très émouvante, et des interventions chorales souvent très inspirées.

Le concert se termine sous les applaudissements chaleureux d’un public conquis, René Jacobs, avec beaucoup d’humilité, faisant applaudir la partition de qui le mérite bien.

Crédit photographique : © DR

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