La Scène, Opéra, Opéras

Carmen, l’arc solaire du destin

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Montréal. 26-V-2005. Georges Bizet (1838-1875) : Carmen, opéra-comique en 4 actes sur un livret de Ludovic Halévy et Henri Meilhac. Mise en scène ; Mark Lamos ; décors : Michael Yeargan ; costumes : François Saint-Aubin ; éclairages : Robert Wierzel. Chorégraphie pour le : Lina Moros. Avec : Rinat Shaham, Carmen ; Gordon Gietz, Don José ; Richard Bernstein, Escamillo ; Frédérique Vézina, Michaëla ; Nicolas Testé, Zuniga ; Sébastien Ouellet, Moralès ; Karin Côté, Frasquita ; Michelle Losier, Mercédès ; Étienne Dupuis, le Dancaïre ; Pascal Charbonneau, le Remendado. Ballet Flamenco Arte de Espana, chœur de l’Opéra de Montréal et Petits Chanteurs du Mont-Royal (chef de chœur : Jean-Marie Zeitouni), Orchestre Métropolitain du Grand Montréal, direction : Bernard Labadie.

Elle a, dans sa laideur piquante,
Un grain de sel de cette mer
D’où jaillit, nue et provocante,
L’âcre Vénus du gouffre amer.
Carmen. Théophile Gautier

Carmen est unique et pourtant toutes les femmes se reconnaissent en elle. Sa fascination est telle qu’elle attire un large public qui d’ordinaire ne fréquente pas les théâtres lyriques. Les amateurs de tout acabit et autres aficionados confondus viennent entendre chanter et voir mourir la Bohémienne. Aucun autre opéra n’a sa popularité, ni ses attraits. Il est la quintessence même de l’art lyrique. Amour, Fatalité, Sang, tous ces agents réunis en constituent la dose létale. Carmen impose sa loi : Le ciel ouvert, la vie errante, pour pays tout l’univers ; pour loi sa volonté ; et surtout la chose enivrante : la liberté, la liberté! chante-t-elle à la fin du deuxième acte. Du levant au ponant, il y a la vie, la passion dévorante et la mort. Du pays andalou au début du XIXe siècle à l’Amérique latine dans les années 1940, d’un continent à l’autre, d’un siècle à l’autre, Carmen prend et choisit ; elle ne transige jamais. La transposition opérée par Mark Lamos ne tient pas compte de toutes les composantes du drame, de sa richesse, et peine à recréer un nouvel environnement. Elle laisse dans l’ombre tous les autres personnages qui façonnent l’histoire et lui donnent un sens. Cela se concentre uniquement sur Carmen, omniprésente sur scène. Les relations amoureuses et conflictuelles entre les deux protagonistes font terriblement défaut. Le metteur en scène réduit la référence au mythe à son plus bas dénominateur commun et le drame à une simple histoire de meurtre. Il eût été plus souhaitable de conserver le caractère originel de Carmen dans son milieu naturel et à son époque. Il ne s’agit pas ici de s’insurger systématiquement contre toutes les adaptations. Il serait impossible de citer les «relectures» plus ou moins heureuses faites à partir de l’œuvre de Bizet. Dénoncer l’univers clos et secret d’un pays totalitaire où le mot liberté prend tout son sens ; faire surgir le peuple ouvrier – plutôt les ouvrières – contre un régime oppresseur ; enfin se servir de la caserne comme centre de la torture au service d’une dictature, – version latine de la Gestapo – auraient été un projet fort louable et autrement fascinant. Le sujet s’y prête car Carmen est une œuvre de colère contre la société (Rémy Stricker, in , éditions Gallimard, Paris).

Force est de constater que la mise en scène reste superficielle et la direction d’acteurs quasi inexistante. On aurait pu opposer la liberté de Carmen à l’univers concentrationnaire du lieu. Carmen, la nomade, arbore l’arc solaire de son destin et rejoint dans sa quête ses sœurs tragiques, Médée, Cassandre Électre qui comme elle, n’ont jamais eu besoin de sang neuf dans leurs veines pour s’exprimer librement mais doivent impérieusement être replacées dans leur univers pour mieux en apprécier la teneur.

L’Opéra de Montréal (OdM) clôt sa vingt-cinquième saison avec cette nouvelle coproduction (l’Opéra de Montréal, la Canadian Opera Company et le San Diego Opera). Pendant le Prélude, une toile peinte d’un rouge moiré se fissure en son centre et s’ouvre sur le premier tableau. Le dernier accord de septième diminuée nous fait percevoir le temps de le dire, le visage de Carmen. L’avant-scène est occupée par le corps de garde avec une grille qui se referme, s’isolant ainsi de la ville située en arrière-plan avec sa manufacture de tabac que nous ne voyons pas. Passons outre un Moralès qu’on n’entend guère. L’arrivée de la Michaëla de nous fait craindre le pire, vocalement et scéniquement. Loin d’être effarouchée par les soldats, elle ne s’enfuit pas mais prend congé en leur envoyant un baiser à la volée. Lorsqu’elle reviendra à la rencontre de Don José, nous retrouverons la jeune fille ingénue, plus fidèle à la caractérisation du personnage et tout en contraste avec la Bohémienne. Les choses s’améliorent de beaucoup avec l’arrivée de Carmen. Comme par enchantement, la grille s’élève et disparaît, la gitane apparaît accompagnée du chœur des cigarières qui ne fument pas, rôdant comme une chatte, très nue sous sa robe légère. Le chœur est excellent, sans trace de fumée, ou si peu. Mais Carmen séduit dès son air d’entrée, L’amour est un oiseau rebelle mené crânement et d’une belle insolence. Sa voix est chaude et sensuelle, de plus, elle est belle à ravir. On comprend que tous les hommes soient aimantés à elle dès qu’ils la voient et pas seulement sur scène. Partout dans l’opéra, on a remplacé les textes de liaison par les récitatifs d’Ernest Guiraud, exception faite de la première rencontre de Carmen et Don José, où elle lui demande ce qu’il fait là. Je fais une chaîne avec du fil de laiton, une chaîne pour attacher mon épinglette. Épinglier de mon âme répond-elle à Don José, vocalement plus faible et scéniquement absent. Autre absurdité de la mise en scène, lors de l’algarade des deux groupes de cigarières, des soldats essaient de calmer les femmes en furie pendant que d’autres, restés dans la caserne regardent sans broncher leurs camarades rouler comme des tonneaux. Une civière, sortie de nulle part, emporte le corps de Manuelita blessée. Ce n’est donc pas elle qui viendra se venger dans la même scène mais le groupe de femmes. Retenons le Zuniga de , belle voix de baryton à l’aise dans ce rôle, vêtu d’un costume de militaire qui rappelle celui porté par Pinochet. Le chœur des gamins joué par les Petits Chanteurs du Mont-Royal Avec la garde montante, …Et la garde descendante est une bouffée d’air pur.

Au deuxième acte, le décor nous offre une taverne de Lillas Pastia changée en une cafétéria quelconque. L’entrée de Carmen, vêtue d’une robe rouge flamboyante, ne passe pas inaperçue. Son air Les tringles des sistres tintaient, accompagnée par ses deux comparses, est un autre moment de bonheur. La mezzo-soprano Michelle Losier dans le rôle de Mercédès, vocalement en grande forme, est très crédible sur scène, – elle n’en fait pas trop – contrairement à sa partenaire Frasquita, Karin Côté, soprano aux aigus stridents, qui force un peu la note dans des ébats chorégraphiques aux déhanchements maladroits. Retenons aussi le Dancaïre d’ et le Remendado de , tous deux excellents chanteurs-comédiens particulièrement bienvenus dans le Nous avons en tête une affaire. Ce quintette est un moment de grâce, très bien mené avec ce bourdonnement d’abeilles mozartien qui nous reste en tête. Si nous restons un peu sur notre faim à la première apparition du toréador, Votre toast…je peux vous le rendre page d’anthologie lyrique qui manque un peu de profondeur, la présence à l’acte suivant d’Escamillo de , lors de la rixe avec Don José, affirme la virilité du personnage. Son dernier duo avec Carmen, tout teinté de noblesse, démontre l’autre facette de son caractère. Mais encore une fois, c’est Carmen la voluptueuse, qui ensorcelle Don José dans Je vais danser en votre honneur, d’une sensualité, d’un érotisme troublant. La fleur que tu m’avais jetée démontre l’immense domination de la femme sur le soldat. La voix un peu frêle du ténor le sert dans sa vulnérabilité, particulièrement à la toute fin, Et j’étais une chose à toi qui semble l’achever comme un coup de poignard. On peut toutefois regretter que les forces l’abandonnent à ce point et que le couple soit si disproportionné dans leurs moyens vocaux.

Au troisième acte, le décor du repaire des bandits dans un lieu sauvage représente les ruines d’un monastère rupestre. Le trio des cartes est bien mené et les trois femmes réussissent à faire ressortir la caractérisation propre à chaque personnage. Carmen, vêtue de vêtements sombres, nous émeut dans l’air des cartes. Voyons, que j’essaie à mon tour, Carreau, pique…la mort ! d’une voix troublante, aussi sombre que la nuit qui la recouvre. Changement d’atmosphère avec l’autre trio Quant au douanier, c’est notre affaire mené par les trois jeunes femmes dans leur marche de conquête. Mais le très bel air de Michaëla Je dis que rien ne m’épouvante de la soprano nous laisse de glace, elle qui devrait pourtant nous émouvoir. La soprano semble connaître des problèmes vocaux : vibrato intempestif, voix instable, manque de justesse. Méforme passagère ?

Au quatrième acte, le décor nous fait voir l’entrée du cirque de Séville, (qui se situe comme chacun sait, entre la Terre de Feu et le Rio Grande), avec une partie des gradins que la foule envahit progressivement. Le duo de Don José et Carmen est à retenir aussi bien par l’urgence de la mort annoncée, que par les convictions d’une femme qui n’a rien renié. Carmen, sous la chaleur blanche, en quelque sorte transfigurée, supporte l’aplomb immobile du zénith. Carmen jamais n’a menti Elle le domine même dans la mort. Don José, en piteux état, vocalement en ruine, achève l’opéra.

Le remplacement annoncé à la dernière minute de Norah Gubisch par Rinat Shaman aurait pu compromettre le succès de cette production. Il n’en est rien. Car, à n’en point douter, tout repose sur les épaules et la voix de cette femme. Une Carmen intense, à la voix capiteuse, parfaite dans ce rôle taillé pour elle. Dommage que ses partenaires sur scène ne soient pas du même calibre.

, toujours attentif aux chanteurs, révèle les couleurs vives de l’ du Grand Montréal d’une main de maître.

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Montréal. 26-V-2005. Georges Bizet (1838-1875) : Carmen, opéra-comique en 4 actes sur un livret de Ludovic Halévy et Henri Meilhac. Mise en scène ; Mark Lamos ; décors : Michael Yeargan ; costumes : François Saint-Aubin ; éclairages : Robert Wierzel. Chorégraphie pour le : Lina Moros. Avec : Rinat Shaham, Carmen ; Gordon Gietz, Don José ; Richard Bernstein, Escamillo ; Frédérique Vézina, Michaëla ; Nicolas Testé, Zuniga ; Sébastien Ouellet, Moralès ; Karin Côté, Frasquita ; Michelle Losier, Mercédès ; Étienne Dupuis, le Dancaïre ; Pascal Charbonneau, le Remendado. Ballet Flamenco Arte de Espana, chœur de l’Opéra de Montréal et Petits Chanteurs du Mont-Royal (chef de chœur : Jean-Marie Zeitouni), Orchestre Métropolitain du Grand Montréal, direction : Bernard Labadie.

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