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Le triomphe de Janice Baird dans une Elektra fascinante

La Scène, Opéra, Opéras

Nantes. Cité des Congrès. 25-IX- 2005. Richard Strauss (1864-1949) : Elektra, opéra en 1 acte sur un livret de Hugo von Hofmannsthal. Mise en scène : Charles Roubaud. Décors : Emmanuelle Favre. Costumes : Katia Duflot. Lumière : Pierre Dupouey. Avec : Janice Baird, Elektra ; Nadine Denize, Clytemnestre ; Ricarda Merbeth, Chrysothémis ; Ned Barth, Oreste ; Stuart Kale, Egisthe. Chœur d’Angers Nantes Opéra (direction : Xavier Ribes), Orchestre National des Pays de la Loire, direction : Guido J. Rumstadt.

Pour ouvrir la nouvelle saison, Angers Nantes Opéra a fait un choix particulièrement ambitieux en programmant Elektra, pour deux représentations à la Cité des Congrès de Nantes et une autre en version de concert au Centre des Congrès d’Angers. Il s’agit d’une première pour chacune des deux villes, et d’un pari ambitieux exigeant un effectif orchestral fourni et une distribution de première volée.

De la production marseillaise de , ce qui frappe en premier lieu est le monumental décor de 15 tonnes et 16 mètres de hauteur, représentant en coupe le palais de Mycènes, de la cave aux étages supérieurs, avec un effet de perspective que ne renierait pas Tim Burton. Pour le reste, le spectacle est d’essence classique, le metteur en scène proposant des pistes interprétatives sans jamais les imposer de façon démonstrative. La direction d’acteurs est parfois assez statique, mais peut-on reprocher à de ne pas ajouter de pièges là où Strauss en a déjà semé de si périlleux ? Le spectacle fonctionne, il est lisible de bout en bout, au service de la musique et des chanteurs, et ce n’est plus si fréquent sur la scène lyrique.

surprend à son entrée en scène par un physique assez frêle, inattendu dans ce type d’emploi. Là où se posait en indéchiffrable vigie, sa compatriote se tapit tel un petit fauve blessé. Cette apparente fragilité contraste avec une voix d’acier, égale sur toute la tessiture, de graves profonds comme la douleur à des aigus d’une triomphante ivresse. Près de deux heures durant, et dès l’évocation glaçante de l’assassinat d’Agamemnon, cette Elektra nous tient sous une intense fascination, par l’effet d’une magie propre au personnage (qui, ne l’oublions pas, est celle qui connaît les rites et les remèdes), mais aussi et peut-être plus encore du charisme d’une artiste d’exception. L’investissement de l’actrice est à la hauteur de l’art de la cantatrice, impressionnante dans sa fureur mais capable de trouver dans la reconnaissance d’Oreste les accents d’abandon et de tendresse nécessaires. La solidité de l’instrument va en effet de pair avec une remarquable aptitude aux nuances. Le contraste est parfait entre cette voix d’airain et celle très « blonde » de , au timbre chaleureux et à l’aigu fièrement dardé. L’Elisabeth attitrée du festival de Bayreuth nous séduit dans ce rôle très terrestre par la rondeur de son chant, malgré quelques notes sourdes dans le bas de la tessiture. Seul lui fait défaut la puissance nécessaire pour affronter la tornade orchestrale déclenchée par Guido Rumstadt dans le final.

Dans la vision de , parfaitement conforme en la matière aux spécifications du compositeur, la décrépitude de Clytemnestre est davantage morale que physique. Le personnage campé par , escorté à son entrée par une meute de courtisans décadents, conserve une allure altière en dépit des démons qui le torturent. Sur le plan vocal, on admire une prestation d’une parfaite intégrité musicale. A ce stade de sa carrière, la mezzo reste en mesure de nous impressionner avec son aigu acéré et ses graves profonds, mais aussi son intense présence scénique.

Ce remarquable trio éclipse quelque peu la partie masculine de la distribution, qu’il s’agisse de l’Oreste sombre de timbre de Ned Barth ou du pleutre Egisthe de Stuart Kale. Parmi des seconds rôles soigneusement distribués, on retient le joli soprano de en cinquième servante, tandis que le régional de l’étape, l’excellent , constitue dans le bref rôle du jeune serviteur un luxe véritable.

Guido Rumstadt nous livre une lecture hédoniste et gourmande de la partition, à mi-chemin entre le raffinement analytique d’un Dohnanyi et la sauvagerie de certaines interprétations. Pas d’hystérie ici, mais une direction nerveuse, sonnante et bien en place, explorant un large éventail dynamique, du bruissement au tonnerre, et s’envolant pour un final enivré et enivrant. Les instrumentistes de l’Orchestre National des Pays de Loire répondent brillamment à ses sollicitations, participant au complet succès d’un spectacle en tous points digne d’une scène nationale de premier plan. Le public ne s’y trompe pas, qui réserve une ovation à tous les acteurs et un triomphe bien mérité à , une Elektra de classe internationale.

Crédit photographique : © Angers Nantes Opéra

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