L’Étoile du destin

La Scène, Opéra, Opéras

Montréal. Salle Wilfrid-Pelletier, Place des Arts. 5-XI-05. Emmanuel Chabrier (1841-1894) : l’Etoile, opéra bouffe en trois actes sur un livret d’Eugène Leterrier et Albert Vanloo. Mise en scène : Mark Lamos (remontée par Alain Gauthier)  ; décors : Andrew Liebermann ; Costumes : Constance Hoffman  ; éclairages : Robert Wierzel  ; chorégraphie : Sean Curran (remontée par J. M. Rebudal). Avec : Frédéric Antoun, Roi Ouf 1er ; Chad Louwerse, Siroco ; Antonio Figueroa, Hérisson de Porc-Épic ; Marie-Josée Lord, Laoula ; Michèle Losier, Lazuli ; Thomas Macleay, Patacha ; Alexandre Sylvestre, Zalzal ; Phillip Addis, Tapioca ; Monique Pagé, Aloès ; Pascale Beaudin, Oasis ; Charlotte Corwin, Asphodèle ; Julie Daoust, Youca ; Marianne Fiset, Adza ; Beverly McArthur, Zinnia ; Marie-Josée Goyette, Koukouli. Chœur de l’Opéra de Montréal. Orchestre Métropolitain du Grand Montréal, direction : Jean-Marie Zeitouni.

«Chabrier, nous faisions, un ami cher et moi, des paroles pour vous qui leur donniez des ailes.» Paul Verlaine

Vers la vingtaine, Chabrier écrivit en collaboration avec son ami Paul Verlaine, deux opérettes restées inachevées : Fisch-Ton-Kan et Vaucochard et Fils 1er, avec l’aide de Lucien Viotti, un ancien condisciple de lycée. Plusieurs thèmes reparaîtront dans l’Étoile, l’astre étincelant qui depuis ce temps, tient une place considérable dans la carte du ciel de tout musicien. Deux ans plus tard, il récidive avec Une Éducation manquée, opérette en un acte avec les mêmes librettistes. À cette source intarissable, s’ajoute un projet plus ambitieux qui devait le retenir à partir de 1867. Il avait alors demandé à Henry Fouquier un livret d’opéra sur Jean Hunyade, le libérateur de la Hongrie au quinzième siècle. L’opéra restera inachevé mais certains fragments de musique serviront plus tard dans la construction des leitmotive de Gwendoline et de Briséïs, dont l’un à peine déformé, donnera la merveilleuse Romance de l’Étoile. Il fera alterner à des œuvres légères, par le choix des livrets et une sensibilité toute romantique, des ouvrages plus sérieux, tels les deux tentatives infructueuses du Sabbat et des Muscadins. , connu pour son fervent wagnérisme, n’a cessé toute sa vie, pour reprendre les paroles de Baudelaire «de raconter pompeusement des choses comiques ». Entre deux pèlerinages à Bayreuth, il emprunte le chemin des Bouffes et ne résiste pas au plaisir de faire rire par la truculence de son langage, par la farce qu’il mettra en musique. C’est en quelque sorte l’adret et l’ubac, l’eau claire qui sourd du même rocher. La Muse de la Comédie, plus constante, lui fournira sur les vers d’Edmond Rostand et de Rosemonde Gérard, les quatre «pochadeszoologiques » mais avant, il composera les Deux duos bouffes pour chant et orchestre : Cocodette et Cocorico, Monsieur et Madame Orchestre et un an après Le Roi malgré lui, le Duo-bouffe de l’Ouvreuse de l’Opéra-Comique et de l’Employé du Bon Marché, tyrolienne échevelée pour soprano et ténor. Même les Souvenirs de Munich, quadrille pour piano à quatre mains sur les thèmes favoris de Tristan et Isolde, peuvent être classés dans cette catégorie. «Je n’aime plus qu’Offenbach et Wagner» déclara-t-il vers la fin de sa vie. Voilà qui nous montre les deux versants de la montagne. Certains y verront le nœud gordien des contradictions. Pourtant, cet homme tout d’un bloc ouvrira des perspectives nouvelles vers lesquelles des musiciens français n’hésiteront pas à chausser les cothurnes. Pour lui, la musique est un épanouissement de vie, une épiphanie. Son invention harmonique le place d’emblée parmi les précurseurs de tout le début du vingtième siècle. L’Étoile, sa première œuvre théâtrale achevée et sans doute la mieux construite, révéla un compositeur de très grand talent mais surprit quelque peu le public par un excès de musique savante. À l’instar de son personnage Ouf 1er, il fera couler du sang neuf dans les veines de la musique française. Selon , est « le véritable inventeur de la musique française moderne ».

L’Opéra de Montréal a repris à son compte les décors et costumes mais aussi la mise en scène de l’Étoile, conçus à l’origine pour le Glimmerglass Opera et le New York City Opera. Parrainé de la sorte, il était légitime de croire que cet opéra bouffe, représenté pour la première fois à l’OdeM soit accueilli favorablement. Les décors fantaisistes d’Andrew Liebermann nous offrent des tableaux saisissants, avec ses caméras pour espionner le peuple et ses miroirs convexes, sous les éclairages de , passant du rose sucré au bleu pastel, du jaune citron au vert lime acidulé. L’arrivée en trottinette de la princesse Laoula accompagnée de son cortège mais sous le masque de voyageurs de commerce qui zigzaguent sur scène, est un moment de fraîcheur et de pure joie. D’ailleurs, le jeu des personnages est partout captivant, étourdissantes sont les scènes ludiques avec ensemble, souvent ingénieuses. La mise en scène bien inspirée de Mark Lamos, revue et corrigée par , regorge d’éléments tout droit sortis du chapeau d’un prestidigitateur et qui, assurément, font rire. La chorégraphie stylisée de Sean Curran, remontée par Jeffrey M. Rebudal, déploie brillamment cet éventail aux mille couleurs, malgré quelques gaucheries qui devraient être corrigées aux prochaines représentations. Tantôt loufoque, tantôt martiale, guindée ou dégingandée – pensons à la scène du pal et aux clins d’œil obligés au french cancan – elle fait feu de tout bois. Les déplacements sont des prouesses chorégraphiques et comptent parmi les aspects les plus intéressants de la production.

De la première scène, les hommes vêtus de noir, imper, chapeau, lunettes, parapluie, tous plus anonymes les uns que les autres, se méfiant de la venue d’Ouf 1er jusqu’à la scène de la mort appréhendée du roi, peuple faussement affligé, tous les mouvements de foule relèvent d’une imagination débridée et d’un art consommé de la scène. Passer du fauteuil au supplice du pal à l’immense siège de plastique qui se dégonfle sous nos yeux, peut paraître une idée saugrenue mais suggère avec sa petite dose de lubricité, le sort dévolu au colporteur Lazuli. Celui-ci, vif comme l’éclair, bondit, déguerpit en un rien de temps, se jette par le hublot pour reparaître aussitôt. Autre scène bien menée, celle de Laoula et sa suivante Aloès qui aperçoivent le dormeur, «Il faut le chatouiller » Lazuli endormi, corps d’ado disloqué, s’éveille amoureux de la princesse.

Mais ce sont malheureusement les voix, particulièrement féminines, qui font défaut dans cette production. Dès son entrée en scène, la salle se refroidit à l’écoute de la romance Ô petite étoile du destin qui semble avoir jeté un mauvais sort au Lazuli de . La voix calamiteuse est franchement laide, chevrotante, les aigus crispés, elle semble coincée par la tessiture du rôle. Mal à l’aise, dès l’instant qu’elle a un air à chanter, ses gesticulations débridées, parfois un peu vaines, ne peuvent masquer l’indigence vocale. Méforme d’un soir ? Nervosité d’une première? La Princesse Laoula de Marie-Josée Lord, un peu mièvre, s’en tire mieux, sans atteindre l’excellence. Elle nous avait pourtant habitués à des Mimi, à des Liù vocalement et scéniquement mieux inspirées. Le couple de faire-valoir composé d’Aloès et de Tapioca de Monique Pagé et de , dans le quatuor des baisers, est naïf, attendrissant et…haletant. Mais l’honneur revient à Sa Majesté Ouf 1er de . En excellente forme, c’est lui qui prend la première place. Bonne voix, personnage central, il se sert toujours de la musique pour caractériser dans un savant dosage le despotisme d’un Ubu roi d’opérette, bien secondé par en Siroco, l’astrologue de la cour. Il faut retenir les couplets hilarants de la Chartreuse verte. Le roi et Siroco attendent l’heure fatale. On n’a retrouvé que le chapeau et le manteau du jeune infortuné. Tout est perdu et il est impérieux dans une telle situation dramatique de se réconforter avec un verre de Chartreuse verre-te. À savourer jusqu’à la dernière goutte, les deux condamnés versent le divin nectar dans les fines oreilles des mélomanes éblouis. Ce sont les véritables piliers et c’est surtout grâce à eux si on s’amuse ferme dans cette farce désopilante.

Les seconds rôles sont bien tenus. Mention particulière à Hérisson de Porc-Épic d’ qui tient le rôle d’ambassadeur et de plénipotentiaire du roi Mataquin. Les dialogues, revus et adaptés, sont en général bien déclamés, sans que l’on jette un œil aux surtitres. Ils sont nombreux, certaines scènes parlées semblent s’éterniser sans susciter le moindre intérêt et bien pis, quelques croche-pieds entre comédiens, des hésitations ont fait craindre une déroute. Ces maladresses sont incompréhensibles dans un théâtre professionnel. Le chœur de l’Opéra de Montréal contribue grandement à tous les mouvements de foule. Il est partout excellent.

L’ du Grand Montréal fait merveille, rendant par mille détails tous les parfums enivrants de cette musique. Dès l’ouverture, , visiblement sous le charme, fait ressortir les subtilités de cette perle noire de l’opérette française. Respectueux des tempi, il engage l’orchestre entre l’humour féroce et l’infinie tendresse de la partition. L’ombre de Chabrier n’est pas heureuse, entend-on souvent. Cette production serait-elle l’exception qui confirme la règle?

Crédit photographique : © Yves Renaud

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