La Scène, Opéra, Opéras

Haïr avec dignité, aimer avec passion

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Berne. Stadttheater. 15-XI-05. Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893)  : Mazeppa, opéra en trois actes sur un livret de Viktor Bourénine et du compositeur. Mise en scène : Tatiana Gürbaca ; décors : Hans-Dieter Schaal ; costumes : Marie-Luise Strandt. Avec : Nikolai Putilin, Mazeppa ; Mikhail Kit, Kochubej ; Leandra Overmann, Ljubow ; Karin Babajanian, Maria ; Oleg Balashov, Andreï ; Runi Brattaberg, Orlik ; James Elliott, Iskra ; Angel Petkov, Le cosaque ivre. Chœur et chœur auxiliaire du StadttheaterBern (Chef de chœur : Lech-Rudolf Gorywoda), Berner Symphonieorchester, direction : Srboljub Dinić.

Mazeppa

L’argument de Mazeppa n’est pas particulièrement de ceux qui vous mettent en joie. Entre les assassinats, les enlèvements, les abandons, les exécutions et la folie, pas de quoi rigoler! Rarement monté sur nos scènes, peut-être pour la constante horreur qui se propage tout au long de l’opéra, Mazeppa renferme une musique d’une grande puissance. Opéra de commande écrit entre la composition de Eugène Onéguine et de La Dame de Pique, le sujet s’appuie sur le personnage d’un cosaque guerrier du XVIIIe siècle à la réputation sulfureuse.

Mazeppa, gouverneur de l’Ukraine, est amoureux de Maria, la fille du marchand Kochubej. Attirée par ce cosaque de l’âge de son père, elle se heurte au refus de ce dernier père à cette union. Mazeppa enlève la jeune fille. Pour se venger Kochubej le dénonce pour complot contre le Tsar. Mais celui-ci ne le croit pas et le renvoie chez Mazeppa qui l’arrête et le condamne à mort. Par sa mère, Maria apprend le sort qui attend son père. Elle veut intervenir en sa faveur auprès de Mazeppa, mais elle arrive trop tard, son père a déjà été décapité. Mazeppa rêvant de l’indépendance de l’Ukraine trahit le Tsar qui gagnera la bataille engagée contre lui. Poursuivi, Mazeppa s’enfuit abandonnant Maria en proie à la folie.

Opéra se déroulant dans l’infamie la plus totale, fallait-il pour autant transposer ces événements à notre époque dans la laideur de costumes gris et impersonnels et des décors de blocs de béton sans âme? Certes, il est plus aisé d’exacerber le caractère ignominieux du personnage principal en le faisant apparaître comme un dictateur méprisant au sein d’un monde ouvrier que de le montrer comme un simple assoiffé de pouvoir évoluant dans une société similaire à la sienne. Dans ce climat, la mise en scène s’essouffle rapidement. Les gestes deviennent excessifs, bientôt conventionnels. Ne réussissant pas à caractériser ses personnages, la metteure en scène allemande ne cesse de les jeter à terre pour exprimer leur désarroi. S’en suit un ballet de rampants du plus déplorable effet.

Dans cet univers de jonchés, les chanteurs se dépensent sans compter pour exprimer vocalement ce que la mise en scène peine à dire. Ainsi au premier plan de la distribution, après un début un peu terne, le baryton Nikolai Putilin (Mazeppa) se reprend pour dominer le plateau jusqu’aux dernières mesures de l’opéra. Déjà titulaire du rôle au Mavrinski de Saint-Pétersbourg, il raconte ses amours et ses ambitions avec une voix sans faille dont l’étendue du souffle et le timbre ne sont pas sans rappeler . Capable d’éclats de colères hargneuses comme de tendresses amoureuses, jamais le baryton n’offre prise à la vulgarité ni à la sentimentalité excessive. Il hait avec dignité, il aime avec passion. À ses côtés, la basse Mikhaïl Kit (Kochubej) est moins convaincante. Lui aussi pensionnaire du célèbre théâtre russe, il aborde son rôle avec une certaine réserve faisant perdre l’intensité dramatique attachée à son personnage. La distribution bernoise avait programmé la basse dans ce rôle, mais un malheureux accident l’a tenu éloigné de cette production. Dommage! Il a plus que son collègue la voix du rôle. Autre sociétaire de l’Opéra de Saint-Pétersbourg, le ténor Oleg Balashov (Andreï) n’a pas pu donner l’entier de son art, grippé qu’il était. Terminant la représentation avec un foulard de laine autour du cou, il a laissé entendre quelques courtes et belles impressions de sa voix, augurant de ses grandes capacités. L’expressivité scénique de la mezzo-soprano Leandra Overmann (Ljubow) est impressionnante. Ne faisant pas dans la dentelle vocale, elle laisse aller son tempérament excessif dans des scènes plus théâtrales que lyriques, mais dont l’efficacité dramatique est percutante. C’est alors, sa terrifiante folie devant le cadavre de son mari décapité, où arrachant les cheveux de sa fille, elle hurle sa douleur. Femme sacrifiée, la belle soprano arménienne Karin Babajanian (Maria) est bouleversante. Sa voix brune sait se couvrir de couleurs plus légères quand elle déclare son amour, comme elle sait se retenir dans la blancheur de sa folie.

Si la musicalité des chanteurs reste remarquable et le travail des chœurs excelle, on ne peut dire autant de la direction d’orchestre. Souvent brouillonne, la baguette de dirige un Berner Symphonie-Orchester trop bruyant. Certaines pages d’un grand lyrisme, comme la romance de Mazeppa (« O Maria, Maria! ») du second acte, se trouvent devoir être chantées en force parce que l’orchestre ne contrôle plus son volume sonore.

Prochaines représentations : Le 30 novembre 2005, les 10, 13, 17, 21 et 27 décembre 2005, les 22 et 24 janvier 2006.

Crédit photographique : © Stadttheater Bern

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Berne. Stadttheater. 15-XI-05. Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893)  : Mazeppa, opéra en trois actes sur un livret de Viktor Bourénine et du compositeur. Mise en scène : Tatiana Gürbaca ; décors : Hans-Dieter Schaal ; costumes : Marie-Luise Strandt. Avec : Nikolai Putilin, Mazeppa ; Mikhail Kit, Kochubej ; Leandra Overmann, Ljubow ; Karin Babajanian, Maria ; Oleg Balashov, Andreï ; Runi Brattaberg, Orlik ; James Elliott, Iskra ; Angel Petkov, Le cosaque ivre. Chœur et chœur auxiliaire du StadttheaterBern (Chef de chœur : Lech-Rudolf Gorywoda), Berner Symphonieorchester, direction : Srboljub Dinić.

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