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De trop belles notes

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Turin. Teatro Regio. 13-XII-2005. Gioacchino Rossini (1792-1868) : Il turco in Italia, Opéra bouffe en deux actes sur un livret de Felice Romani. Mise en scène : Antonio Calenda ; décors : Nicola Rubertelli ; costumes : Maurizio Millenotti. Avec : Eva Mei, Donna Fiorilla ; Michele Pertusi, Selim ; Alfonso Antoniozzi, Don Geronio ; Mark Milhofer, Don Narciso ; Roberto de Candia, Prosdocimo ; Silvia Gavarotti, Zaida ; Luigi Petroni, Albazar. Chœurs et Orchestre du Teatro Regio (chef de chœur : Claudio Marino Moretti), direction : Corrado Rovaris.

Il Turco in Italia, de Rossini

Qu’est-ce qui fait qu’on ne s’enflamme pas à cette production du Turco in Italia?

Des décors qui n’inspireraient pas ? Pourtant, ils sont d’une rare beauté. Les quelques terrasses remontant vers un fond de scène s’ouvrant comme un grand écran sur le magnifique panorama de la baie de Naples allient la simplicité à l’espace alors que, descendant des cintres, des panneaux superbement éclairés changent les ambiances tantôt en un sous-bois, tantôt en une salle de bal. Non, les décors n’ont aucune responsabilité à ce désenchantement.

Les costumes peut-être ? Ceux de Maurizio Millenotti touchent à l’excellence. Admirablement dessinés, colorés à souhait, ils offrent le spectacle d’un XVIIIe siècle napolitain riche et somptueux. On ne pourra donc rechercher là le motif de la désillusion.

Et si c’était l’orchestre ? Celui du Teatro Regio de Turin s’affranchit de sa tâche à merveille. La direction de est légère et enjouée. Étrangement, si l’orchestre respire la précision, le chœur semble ne pas être à son affaire. À maintes occasions, on le surprend dans de dangereux décalages avec l’orchestre. Mais, de manière générale, rien ne peut être impliqué à l’orchestre et à sa direction dans l’étrange impression de désappointement qui meuble cette représentation.

L’intrigue alors ? Certes la mise en abyme imaginée par Felice Romani complique le déroulement de l’action. Avec un poète en quête d’un sujet de pièce qu’il commande en même temps qu’elle se déroule devant ses yeux, le rythme de l’opéra est souvent cassé par ses interventions. Même si les spectateurs de la création (en 1814) ont réservé un accueil mitigé à cet opéra, l’ennui suscité par cette production ne peut être attribué aux effets recherchés par le compositeur et le librettiste.

La mise en scène ? Quitte à occulter une partie de la compréhension de l’intrigue au détriment d’un rythme scénique plus enlevé, certaines productions considèrent le poète comme un gêneur à l’histoire amoureuse qui se noue entre les autres protagonistes (comme celle de l’Opéra de Zürich – voir notre article sur la représentation de Zürich en DVD). Les interventions de ce personnage sont alors reléguées au second plan. Un choix scénique que n’a pas épousé Antonio Calenda, dont la production de 1994 au théâtre de l’opéra de Bologne est reprise ici. Issu du théâtre parlé où les mises en abyme sont plus courantes qu’à l’opéra, le metteur en scène italien a voulu privilégier les interventions du poète en l’élevant au rang de Monsieur Loyal, véritable conducteur de l’histoire qu’il domine et présente. En prestidigitateur merveilleux, il fige ou met en mouvement ses acteurs d’un seul coup de chapeau. Si ces tableaux vivants sont esthétiquement très beaux, ils freinent le déroulement de l’action. Le rythme de la musique de Rossini ne s’accommode guère de cette approche strictement théâtrale.

La musique peut-être ? Quel reproche à ce Rossini qui réussit (presque) à ne pas se plagier, malgré le succès rencontré par ses treize précédents opéras ? Une musique entraînante, des airs superbes, que veut-on de plus ? Non, sous l’aspect musical, Il Turco in Italia ne peut être cause de désillusion.

Les chanteurs alors ? Ils sont excellents. Aucune voix n’est à blâmer et la musicalité de chacun ne peut être mise en cause. La soprano (Donna Fiorilla) est charmante, vocalement consciencieuse et, malgré un début en demi-teinte et un registre grave sans grand volume, elle se charge de son rôle avec loyauté. Les mots sont là, la diction agréable, mais le théâtre est absent de sa musique. Se comportant telle une courtisane sans grand caractère, elle ne laisse guère imaginer la femme capricieuse de Rossini. Comme on aurait aimé que le geste théâtral reprenne ses droits dans les scènes de jalousie entre les deux femmes éprises du bel étranger arrivant dans leurs murs mais, dans le rôle de la bohémienne, la mezzo Silvia Gavarotti (Zaida) est aussi retenue que sa collègue. Bien évidemment, elle déçoit quelque peu, d’autant plus que sa voix, à défaut d’être expressive, n’est pas très jolie. (Selim) est vocalement somptueux. Mais si le timbre est royal, il déclame plutôt qu’il ne dit son texte. Peut-être qu’à l’instar de son collègue , plus d’agilité aurait habillé un personnage qu’il ternit de son trop beau chant. Dans le rôle du mari trompé, Alfonso Antoniozzi (Don Geronio) s’efforce d’éveiller la bouffonnerie de l’intrigue. Malheureusement isolées par le manque de théâtralité généralisé de ses collègues, ses facéties détonnent. La surprise vient du ténor britannique (Don Narciso). Parfaitement en adéquation avec le chant rossinien, sa présence vocale suffit à personnifier le rôle de « l’amant de Madame » sans qu’il lui soit nécessaire de s’agiter sur scène. La voix bien timbrée de (Prosdocimo) impose l’autorité naturelle du poète de cette production. Sa parfaite diction (avec ) contraste avec celle plus confuse de ces collègues. Malgré cette distribution presque entièrement composée de chanteurs de langue maternelle italienne, on s’étonne d’avoir à poser aussi souvent le regard sur le surtitrage en italien !

Peut-être qu’avec des interprètes plus soucieux de chanter le théâtre que de faire de trop belles notes, cette production de Rossini aurait imposé sa réalité comique.

Crédit photographique : © Ramella&Giannese, Teatro Regio

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Turin. Teatro Regio. 13-XII-2005. Gioacchino Rossini (1792-1868) : Il turco in Italia, Opéra bouffe en deux actes sur un livret de Felice Romani. Mise en scène : Antonio Calenda ; décors : Nicola Rubertelli ; costumes : Maurizio Millenotti. Avec : Eva Mei, Donna Fiorilla ; Michele Pertusi, Selim ; Alfonso Antoniozzi, Don Geronio ; Mark Milhofer, Don Narciso ; Roberto de Candia, Prosdocimo ; Silvia Gavarotti, Zaida ; Luigi Petroni, Albazar. Chœurs et Orchestre du Teatro Regio (chef de chœur : Claudio Marino Moretti), direction : Corrado Rovaris.

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