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La Pietra del Paragone, un spectacle plus que réjouissant

La Scène, Opéra, Opéras

Valenciennes. Théâtre Le Phénix. 28-II-2006. Gioachino Rossini (1792-1868) : La Pietra del Paragone, melodramma giocoso en deux actes sur un livret de Luigi Romanelli. Mise en scène : François de Carpentries. Costumes et dramaturgie : Karine Van Hercke. Lumières : Serge Simon. Décors : Emmanuel Clolus. Avec : Agata Bienkowska, La Marchesina Clarice ; Muriel Ferraro, La Baronessa Aspasia ; Eugénia Enguita, Donna Fulvia ; Bertrand Chuberre, Il Conte Asdrubale ; Matthieu Cabanès, Giocondo ; Bruno Taddia, Macrobio ; Sacha Michon, Pacuvio ; Vincent Billier, Fabrizio. Chœurs (chef des chœurs : Eric Deltour), Orchestre du Grand Théâtre de Reims, direction : Laurent Gendre

Cette Pietra del paragone est une reprise par la compagnie La Clef des Chants, le Phénix de Valenciennes et le Grand Théâtre de Reims, d’une production créée la saison dernière à Fribourg, commentée à l’époque par notre collègue Bernard Halter.

L’œuvre fut montée pour la première fois à la Scala de Milan en 1812. Premier triomphe de Rossini, elle fit si forte impression que le vice-roi Eugène de Beauharnais décida d’exempter le jeune compositeur de ses obligations militaires. Le livret, plutôt bon et célébré par Stendhal, est de la plume de Romanelli. Il met en scène le comte Asdrubale, un riche célibataire assez misogyne, obligé de se marier pour pouvoir conserver son héritage. Il a trois prétendantes, avec lesquelles il a plus ou moins flirté dans le passé : les cupides coquettes Aspasia et Fulvia, et la douce et désintéressée Clarice. Pour y voir plus clair parmi cette petite cour, Asdrubale décide de se faire envoyer une fausse lettre lui annonçant que toute sa fortune est perdue. Bien entendu, les deux coquettes se détournent de lui immédiatement alors que Clarice gagne définitivement son cœur en lui promettant tout son soutien. Le premier acte se termine par un nouveau tour de passe-passe d’Asdrubale qui feint d’avoir sauvé sa fortune, mais ne révèle pas sa manœuvre. Aspasia et Fulvia sont tout de suite beaucoup plus accommodantes avec lui, mais c’est décidé, il épousera Clarice.

Le second acte est un peu moins réussi : Macrobio, un journaliste à scandales, surprend Clarice avec Giocondo, qui est amoureux d’elle. Clarice affirme à Giocondo qu’elle préfère le Comte, mais Macrobio arrive à persuader Asdrubale qu’ils sont en fait en train de flirter. Asdrubale crie à la trahison, Clarice s’enfuit, mais Giocondo réussit finalement à persuader son ami que Clarice ne l’a pas trahi. Pour terminer, Clarice décide de donner une petite leçon à Asdrubale en usant elle-même d’un subterfuge : elle se fait passer pour son frère, officier retour d’Orient, qui vient rechercher sa sœur et refuse catégoriquement qu’elle épouse le comte. Asdrubale, au désespoir, chante son amour pour elle, Clarice révèle sa véritable identité, tombe dans ses bras, et l’opéra se termine dans l’allégresse. Le résumé peut sembler compliqué à suivre, mais dans l’ensemble, l’action est quand même relativement lisible, et les rebondissements, s’ils sont un peu convenus, permettent des scènes touchantes et drôles. Les caractères sont finement croqués, et on a droit à une galerie de personnages secondaires assez savoureuse : les deux intrigantes cocottes faussement amoureuses que nous avons déjà évoquées, Macrobio, le journaliste à gages, cauteleux et antipathique, et Pacuvio, l’amant de Fulvia, poète raté et burlesque qui s’obstine à faire des vers à propos du Missipipi. Le plus humain et le plus touchant de tous est Giocondo, poète lui aussi, qui préfère renoncer à son amour non réciproque pour Clarice plutôt que de trahir son amitié avec le Comte.

Pour présenter cette action assez complexe, le metteur en scène a fait le choix de la clarté et du dépouillement, le plateau est assez nu, un peu froid, quelques arbres stylisés et un faux mur font office de décor. Seule trouvaille notable, des lettres géantes maniées par les domestiques du comte forment le titre de l’opéra, et servent d’accessoire aux protagonistes lors des premières scènes. Le résultat visuel est d’une grande probité, sans prétentions excessives, les protagonistes sont bien dirigés, et on passe un très agréable moment.

La distribution réunit un ensemble de jeunes chanteurs talentueux et prometteurs. Bertrand Chuberre, habitué du répertoire baroque, n’est pas l’acteur le plus convaincant du monde (il a un maintien qui le fait ressembler à un Daniel Ceccaldi fatigué, ce qui n’est pas très probant pour son rôle), et sa projection est assez faible. Il a en revanche un très beau timbre, chante avec beaucoup d’élégance et de noblesse, et négocie bien les passages aigus de sa partition. Sa promise est chantée par Agata Bienkowska, cantatrice qui a déjà une belle carrière derrière elle, très aguerrie au chant rossinien, et qui a d’ailleurs déjà enregistré le rôle dans l’intégrale parue chez Naxos. Elle a une voix assez impersonnelle, et soufre d’un vibrato un peu envahissant, mais ses graves sont riches et ardents, elle vocalise avec talent, et son grand air du deuxième acte est un moment aussi émouvant qu’éclatant. En Giocondo, Matthieu Cabanès est une belle révélation, volume sonore appréciable, ligne de chant légère et souple, vocalisation aisée, fraîcheur vocale, font qu’on oublie vite un timbre assez ingrat et une tendance à serrer les aigus. apporte à son rôle de publiciste racoleur une prestance scénique indéniable, et c’est son grand air du premier acte, dans lequel il sait être drôle sans sacrifier le style vocal, qui marque le vrai début d’un spectacle qui mettait jusque là un peu de temps à démarrer. Les autres sont très bons eux aussi, Sacha Michon fait preuve d’autorité et de sens burlesque dans son rôle de poète déjanté, Eugénia Enguita a de superbes aigus et un timbre piquant très intéressant, dommage que son rôle ne soit pas plus développé, tout comme celui de Muriel Ferraro, qu’on n’entend pratiquement que dans les ensembles.

L’orchestre est celui du grand Théâtre de Reims (la production y était reprise quelques jours plus tard), assez rêche, et dirigé d’une main lourde et imprécise par , qui livre un Rossini aussi peu pétillant que possible. Ce manque de raffinement orchestral n’est cependant pas une raison pour bouder son plaisir (le chef est d’ailleurs plus inspiré dans le second acte), car servie par une belle équipe de chanteurs et par une mise en scène très plaisante, La Pietra del Paragone est un spectacle plus que réjouissant.

Crédit photographique : © Frédéric Iovino

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