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Turandot à Zurich, ou l’apologie du machisme

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Zurich, Opernhaus. 9-IV-2006. Giacomo Puccini (1858-1924) : Turandot, drame lyrique en 3 actes achevé par Franco Alfano (1876-1954) sur un livret de Giuseppe Adami et Renato Simoni. Mise en scène : Giancarlo del Monaco ; décors et costumes : Peter Sykora ; éclairages : Hans-Rudolf Kunz. Avec : Paoletta Marrocu, Turandot ; Elena Mosuc, Liù ; José Cura, Calaf ; Miroslav Christoff, Altoum ; Pavel Daniluk, Timur ; Gabriel Bermûdez, Ping ; Andreas Winkler, Pang ; Boguslav Bidzinski, Pong ; Valeriy Murga, le Mandarin ; Roberto Angeletti, Pu-Tin-Pao ; Sacha Wacker, deuxième ancelle. Chœur, chœur auxiliaire et d’enfants de l’Opernhaus de Zurich (chef de chœur : Jürg Hämmerli), Orchestre de l’Opéra de Zurich, direction : Alan Gilbert

Dans cette fable fantastique de , la légende de Turandot sublime l’être transformé par l’amour. Pour venger une aïeule abusée, la princesse Turandot refuse de céder à la passion amoureuse. Pour se défendre des tentations, elle imagine un supplice. Elle n’appartiendra qu’à l’homme qui résoudra ses trois énigmes. Sinon, le soupirant sera décapité. Calaf, ébloui par la beauté étincelante de la princesse défie le sort. Dans sa course à la conquête de Turandot, il sacrifiera inconsciemment l’amour de Liù, l’esclave de son père qui se suicide pour lui. Ultime opéra de Puccini, Turandot est l’apogée de l’amour dans sa beauté la plus grandiose. Avec Turandot, on quitte la passion populaire (quoique aussi belle) de La Bohème. Turandot, c’est l’amour révélé. Mais, lorsque Calaf pianote sur un ordinateur portable pour résoudre les énigmes, on comprend que le propos scénique de passe totalement à côté de la psychologie profonde de l’intrigue. Déjà « son » Calaf, vêtu d’un blouson de cuir sur un T-shirt et d’un pantalon de toile gris, les Ray Ban lui barrant le visage, se présente comme un personnage outrancier, arrogant, dédaigneux de la civilisation dans laquelle il s’invite. A cet exercice, le ténor n’a aucune peine de s’intégrer. Est-ce un rôle de composition ? Se profilant en macho dont il semble célébrer l’apologie, il est odieux, suffisant et vaniteux à souhaits. Vocalement aussi. Doté de moyens vocaux incontestables, seul artiste sur scène à ne pas faire ses débuts dans cet opéra, ce qu’il en montre est indigne d’un chanteur de sa réputation. Chantant constamment en force, musicalement insensible, oubliant le respect qu’il doit à la musicalité pour ne pas couvrir ses collègues de ses forte de « m’as-tu-vu », sa diction est désastreuse.

Pourtant, le beau décor et les costumes colorés imaginés par participent pleinement à l’œuvre. Sur le fond de scène se dresse une imposante paroi de marbre dont deux portes coulissantes laissent apparaître, au-dessus de l’entrée, le balcon du palais de Turandot. Un escalier conduit à un pont de marbre vert au-dessous duquel, en éventail, s’élèvent les gradins où s’amasse le peuple. En admirable fresque de l’image millénaire de la culture chinoise, la sophistication des soieries et le savant des maquillages des gens de pouvoir contrastent avec les guenilles et les visages faméliques et sombres du peuple de Pékin. Dans l’univers de Turandot règne la dignité, la beauté, la tradition mais aussi l’archaïsme et l’oppression, société à laquelle s’oppose la vision du prince (selon le livret !) Calaf. Issu d’une société matérialiste, il s’érige en sauveur d’une communauté qu’il dénigre.

Ce fossé sociétal de tourne le dos au grandiose de la musique, du chant, des costumes et des décors. Le propos scénique n’étant pas à la hauteur du conte, la musique et ses interprètes s’en détachent irrémédiablement. Comme si on assistait à deux spectacles. Le premier avec la paire et , et le second avec la musique de et ses autres interprètes. Etrange impression d’inaccompli qui trouvera son explication au surprenant et désolant tableau final.

Triomphatrice de la soirée, la soprano (Turandot) s’intégre avec grâce à l’esprit de Puccini, envers le parti pris scénique. De sa voix claire, percutante et ductile, elle domine cette prise de rôle avec majesté. Après un début légèrement hésitant, certainement dû à l’angoisse de la première, elle s’enhardit pour lâcher ses imprécations avec superbe. Dans ce rôle ingrat, sans airs profondément lyriques, la chanteuse sarde relève le défi du rôle avec une aisance déconcertante. Aucune stridence dans les aigus, rondeurs dans le grave, déliés dans le registre médium, la prononciation soignée à l’extrême, la voix intègre de confirme l’impression de plénitude et d’excellente intelligence vocale qu’elle avait démontré lors de son Abigaille des Arènes d’Avenches et sa Lady Macbeth captée à l’Opéra de Zürich. A ses côtés, Elena Mosuc (Liù) souffre aussi de quelques hésitations initiales. Elle donne le meilleur d’elle-même dans un « Tu, che di gel sei cinta » émouvant aux larmes. Quant à Pavel Daniluk (Timur), son rôle plus effacé permet néanmoins d’apprécier un instrument vocal de grande qualité. Dans la fosse, fait sonner un orchestre de l’Opéra en grande forme. Admirable accompagnateur des chanteurs dont il souligne les élans, le chef d’orchestre américain s’avère aussi un excellent dirigeant de la masse chorale des impressionnants chœur, chœur auxiliaire et chœur d’enfants de l’Opernhaus de Zurich.

Oublié quelque peu l’épisode de l’ordinateur portable, on s’achemine vers la conclusion de l’opéra quand Turandot, transformée par l’amour révèle le nom du prince inconnu en s’écriant : « Il suo nome… è Amore ! » Soudain, le fond de scène s’ouvre sur une vue nocturne de la Pékin actuelle réduisant ainsi la sublimation de l’amour à un propos matérialiste.

Le public a réservé un triomphe à cette production qui, répétons-le, mérite amplement son succès pour l’engagement des chanteurs, de l’orchestre, des chœurs, la beauté des décors et des costumes. On notera cependant que José Cura a reçu une ovation réservée plus à sa notoriété qu’à sa véritable prestation.

Prochaines représentations : les 12, 19, 21, 25, 28, 30 avril et 3 mai 2006.

Crédits photographiques : © Suzanne Schwiertz

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Zurich, Opernhaus. 9-IV-2006. Giacomo Puccini (1858-1924) : Turandot, drame lyrique en 3 actes achevé par Franco Alfano (1876-1954) sur un livret de Giuseppe Adami et Renato Simoni. Mise en scène : Giancarlo del Monaco ; décors et costumes : Peter Sykora ; éclairages : Hans-Rudolf Kunz. Avec : Paoletta Marrocu, Turandot ; Elena Mosuc, Liù ; José Cura, Calaf ; Miroslav Christoff, Altoum ; Pavel Daniluk, Timur ; Gabriel Bermûdez, Ping ; Andreas Winkler, Pang ; Boguslav Bidzinski, Pong ; Valeriy Murga, le Mandarin ; Roberto Angeletti, Pu-Tin-Pao ; Sacha Wacker, deuxième ancelle. Chœur, chœur auxiliaire et d’enfants de l’Opernhaus de Zurich (chef de chœur : Jürg Hämmerli), Orchestre de l’Opéra de Zurich, direction : Alan Gilbert

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