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Turandot, féerie sonore

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Saint-Etienne. Esplanade Opéra-Théâtre. 14-V-06. Giacomo Puccini (1858-1924) / Franco Alfano (1876-1954) : Turandot, opéra en trois actes sur un livret de Giuseppe Adami et Renato Simoni. Mise en scène : Jean-Louis Pichon, réalisée par Sylvie Auget ; décors et costumes : Frédéric Pineau ; lumières : Michel Theuil. Avec : Cristina Piperno, Turandot ; Jeong-Won Lee, Calaf ; Rié Hamada, Liù ; Carlo Cigni, Timour ; Christophe Berry, Pong ; Antoine Normand, Pang ; Olivier Grand, Ping ; Guy Bonfiglio, le mandarin ; Bertrand Van Der Meersch, Altoum. Chœurs Lyriques de Saint-Etienne (chef de chœur : Laurent Touche), Chœurs de l’Opéra National de Bordeaux (chef de chœur : Jacques Blanc), Maîtrise de la Loire (chef de chœur : Jacques Berthelon), Orchestre Symphonique de Saint-Etienne, direction : Laurent Campellone.

Cela ne fait, désormais, plus aucun doute : il se passe quelque chose de passionnant à l’Opéra de Saint-Étienne. En atteste l’accueil triomphal réservé à cette Turandot dominicale, au terme d’une représentation haute en couleur, prodigue en visions féeriques et d’un niveau musical littéralement soufflant. Un orchestre transfiguré, d’un luxe sonore qu’on ne lui a jamais connu, une baguette électrisante car audacieuse et investie, une triade de chanteurs qui ont mouillé leur chemise pour servir le chant du cygne puccinien avec l’enthousiasme et le zèle qu’il appelle : on a rarement entendu telle conjonction de facteurs de réussite.

Reprise d’une production de , qui avait fait les beaux jours de l’Opéra-Massenet dans les années 90, la Turandot stéphanoise, pour être extrêmement classique dans ses choix de mise en scène, n’en demeure pas moins visuellement impressionnante et belle à regarder. Pour recréer la Chine fantasmagorique de la Princesse de glace, décorateurs et costumiers se sont surpassés, et l’on (se) plonge, avec délectation, dans cet univers de légende où s’épanouissent brocarts et ors, diadèmes et tentures. Clinquants, même un peu kitsch (les têtes de dragon), les décors de évoquent sans doute plus une Chine de parc d’attractions que la Cité Interdite : ils sont, néanmoins, parfaitement en situation tant ce spectacle fait la part belle à l’imaginaire (étonnantes nacelles au second acte pour Ping, Pang, Pong). Les costumes du même Pineau resplendissent de mille et une diaprures pour Turandot alors qu’ils semblent moins inspirés pour les figurants, et surtout pour Calaf qui ressemble à un chasseur de phoques inuit. En reprenant les rênes de cette production, Sylvie Auget a su conserver l’intelligibilité du travail de Pichon sans réussir tout à fait à régler les mouvements de foules qui nous ont paru, par intermittence, bien hasardeux.

Au pupitre, sculpte, cisèle, malaxe, burine la pâte sonore avec l’intensité démiurgique d’un Michel-Ange. Son geste est large, expressif, grandiose. Cette Turandot « grand format » est digne d’une tragédie antique. On aime la ferveur de ce chef, son incroyable enthousiasme, sa culture musicale, sa gestique élégante même si l’on concède bien volontiers que son amour du (beau) son l’éloigne parfois un peu des contingences du chant. On applaudit à ses prises de risques (étirer les tempi et mettre en péril les chœurs, qui malgré leur engagement, manquaient tout de même un peu d’homogénéité et de personnalité), à son sens des contrastes, du suspense aussi (le grondement insidieux des contrebasses dans la scène des énigmes) tout en admettant que les atmosphères entre chien et loup de la nuit pékinoise, les litanies ectoplasmiques du chœur précédant Nessun Dorma lui échappent un peu. Il y a du Bernstein chez cet homme là! Certains stéphanois font encore la fine bouche : n’entendent-ils pas que leur Orchestre Symphonique, galvanisé, sonne magnifiquement, et que ses loupés se comptent, désormais, sur les dix doigts de la main ?

Dans la foulée, on n’aura pas ménagé nos applaudissements à une distribution de haute tenue, d’autant plus méritoire que l’ouvrage n’est pas des plus faciles à distribuer. Splendidement chantée, avec une ligne de chant d’une ductilité rare, la Liù vibrante de rejoint les premières marches de notre panthéon des interprètes pucciniennes. Le public lui a d’ailleurs fait un triomphe dès « Signore ascolta » conclu par un aigu d’une pureté stratosphérique. Tout juste auréolé de son succès dans Radamès à l’Opéra de Bordeaux, revient à Saint-Etienne, deux ans après une Reine de Saba où, empêtré dans ses problèmes de diction, il n’avait pas pu faire valoir son grand talent. A l’évidence, l’italien, sans être idiomatique, lui convient mieux que le français. On pourra, légitimement, reprocher à ce prince inconnu son manque de charisme, son déficit en magnétisme et en mâle assurance, voire un certain statisme : nous l’avons, pour notre part, acclamé au salut final, convaincu par l’intégrité et l’intelligence de son chant, toujours de bon goût, à mille lieux des beuglements véristes des Cura, Galouzine et autres Farina. Merci monsieur Won Lee pour votre humilité, pour ce timbre de bronze, sain et viril, qui n’est pas le plus solaire du monde, pour ce « Nessun dorma » à la fois puissant et déchirant de poésie!

Cristina Piperno, chanteuse acclamée en Italie, belle silhouette scénique, insuffle une féminité frémissante à Turandot. Si le phrasé, soigné, témoigne d’une approche intelligente du personnage, si les aigus sont beaux dans « In questa reggia », implacables et conquérants dans la scène des énigmes, l’interprète n’a pas le grave minéral de la princesse, ni son médium forgé dans l’airain. En revanche, elle a du panache à revendre. Nous sommes impatients de la réentendre dans un format qui lui convienne mieux (Butterfly, Manon) et nous nous réjouissons, déjà, de découvrir sa Gioconda, en 2008, toujours à Saint-Étienne. Une mention spéciale à tous les seconds rôles, excellents, du Timour sonore de au mandarin éloquent de en passant par l’empereur de Bernard Van der Meersch, qui comme les plus beaux Altoum, semble déjà avoir un pied dans la tombe. Enfin, last but not least, , et Olivier Grand ont proposé un trio Ping Pang Pong impeccable, vibrant à l’unisson, tant dans la poésie et la drôlerie que la cruauté.

In fine, public aux anges, la tête pleine d’étoiles, et le cœur un peu lourd de quitter le wonderland SM et si fascinant de la Princesse de glace…

Crédits photographiques : © Cyrille Sabatier

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Saint-Etienne. Esplanade Opéra-Théâtre. 14-V-06. Giacomo Puccini (1858-1924) / Franco Alfano (1876-1954) : Turandot, opéra en trois actes sur un livret de Giuseppe Adami et Renato Simoni. Mise en scène : Jean-Louis Pichon, réalisée par Sylvie Auget ; décors et costumes : Frédéric Pineau ; lumières : Michel Theuil. Avec : Cristina Piperno, Turandot ; Jeong-Won Lee, Calaf ; Rié Hamada, Liù ; Carlo Cigni, Timour ; Christophe Berry, Pong ; Antoine Normand, Pang ; Olivier Grand, Ping ; Guy Bonfiglio, le mandarin ; Bertrand Van Der Meersch, Altoum. Chœurs Lyriques de Saint-Etienne (chef de chœur : Laurent Touche), Chœurs de l’Opéra National de Bordeaux (chef de chœur : Jacques Blanc), Maîtrise de la Loire (chef de chœur : Jacques Berthelon), Orchestre Symphonique de Saint-Etienne, direction : Laurent Campellone.

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