La Scène, Opéra, Opéras

Le Maître… et l’apprenti

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Toulouse. Théâtre du Capitole. 11. VI. 2006. Richard Wagner (1813-1883) : Die Meistersinger von Nürnberg, drame musical en trois actes. Mise en scène : Nicolas Jœl. Décors : Jean-Marc Tehlé et Antoine Fontaine. Costumes : Gérard Audier. Lumière : Vinicio Cheli. Avec : Alan Titus, Hans Sachs ; John Treleaven, Walther von Stolzing ; Kurt Rydl, Veit Pogner ; Rainer Trost, David ; Eike Wilm Schulte, Sixtus Beckmesser ; Anja Harteros, Eva ; Yvonne Wiedstrück, Magdalena. Chœur du Capitole (chef de chœur : Patrick Marie Aubert), Orchestre National du Capitole, direction : Pinchas Steinberg.

Les Maîtres chanteurs à Toulouse

Mettre en scène aujourd’hui les Maîtres Chanteurs pose problème tant l’œuvre, apologie de l’art allemand fort connotée idéologiquement, a été récupérée par Hitler qui en fit l’opéra officiel du Troisième Reich – ce fut la seule œuvre jouée à Bayreuth en 1943 et 1944 lors de représentations réservées aux soldats et censées leur remonter le moral. Nicolas Jœl a pris le parti… de ne prendre aucun parti, se contentant d’illustrer le livret au plus près des indications du compositeur, plus que Wieland. Des décors et toiles peintes, inégaux mais parfois fort jolis, peignent un Nuremberg de carte postale ; seuls les costumes s’échappent de la Renaissance allemande et évoquent le XIXe siècle. Joli, n’est-ce pas là un qualificatif qui pose problème ? Est-il possible, aujourd’hui, de voir parader des bavarois en culottes de peau porteurs de bannières sans penser aux sinistres défilés qu’a connus Nuremberg dans les années brunes, et de trouver cela joli ? Il est singulier qu’un metteur en scène qui a su si bien tisser des liens entre le Couronnement de Poppée de Monteverdi et l’Italie fasciste n’ait apporté aucune solution nouvelle au problème de la représentation de cet opéra emblématique de Wagner. Cela posé, le public de Toulouse ne semble y avoir vu aucun manque ou malice et a paru fort satisfait du spectacle. Evidemment, à chercher la petite bête, on risque vite de passer pour un Beckmesser…

On doit, hélas, commencer par déplorer un vrai point noir dans la distribution, avec l’étrange cas de en Walther. Ce chanteur étonne, dès son entrée, par un timbre tout simplement hideux, vieilli, étroit, nasal, et une fausseté déroutante qui ruine également en partie le quintette de l’acte III ; un Mime, à peine. S’ajoute à cela un manque certain d’implication scénique qui confine à la gaucherie. Après avoir craint le pire à plus d’un instant, on constate avec soulagement qu’il arrive sans dommage grave au bout de son « Morgenlich leuchtend », au prix toutefois d’une émission forcée pénible. La comparaison avec Beckmesser lui est d’ailleurs fatale, car est un excellent chanteur dont la voix, lorsqu’il ne l’enlaidit pas à propos, à une tout autre clarté – il est pourtant baryton. Beckmesser courtaud et trapu, à la huppe très Adolphe Thiers, les lunettes en moins, Schulte compose une silhouette comique sans surcharge de bouffonnerie ; son Beckmesser n’est pas veule, juste un bourgeois satisfait de lui-même et étroit d’esprit, ridicule sans cesser d’être inquiétant.

Face à lui, Alan Titus est un Sachs plein de bonhomie, tout en rondeur, et paternel. Plus bonhomme, en un sens, que rayonnant d’une humanité bouleversée, peut-être plus cordonnier que poète. Mais la voix est belle, large, ronde, le geste plein d’assurance sent l’acteur consommé ; et quelle présence ! L’humanité se trouverait plutôt chez , qui campe en quelques intonations un Pogner plein de contradictions et de doutes, touchant malgré la brièveté du rôle. Le vrai ténor de la représentation était , mozartien bien connu, qui campe un David vif, juvénile, viril et parfaitement chantant. Un véritable héros, pas un comprimario comique. Eva correcte mais guère passionnante et Magdalena métallique à l’intonation incertaine. Le chœur, ici protagoniste à part entière (le peuple allemand !), préparé par rien moins que Norbert Balatsch (si, si ! celui de Vienne et Bayreuth) était excellent, à la fois musicalement et dramatiquement. Exact, musical et nuancé, capable de puissance sans crier, et véritablement acteur.

Un conseil : ne comptez pas sur pour raconter des histoires drôles à quelque noce ou baptême. Ses Maîtres chanteurs sont exacts, précis, mordants et rapides, et sans une once de chaleur humaine ou d’humour. À force de brillance, sa direction paraît parfois abrupte, et le pauvre Walther est bien souvent dépassé par l’orchestre qui le couvre. Mais le Prélude du troisième acte est fort beau, très recueilli, et les cordes d’une grande finesse, comme dans une Danse des apprentis pleine de légèreté.

Un spectacle sans doute inégal, tout dépend de votre vision de l’œuvre et de votre tolérance à des mises en scène aussi traditionnelles, et un ténor qui en dit plus long que toute déploration sur l’état du chant wagnérien – vieille rengaine de critique irrévocablement passéiste (chacun fait son Hanslick comme il peut). Mais la prestation d’Alan Titus valait largement le très chaleureux accueil que lui a réservé le public toulousain, et l’on espère revoir dans un rôle plus substantiel.

Crédit photographique : © Patrice Nin

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Toulouse. Théâtre du Capitole. 11. VI. 2006. Richard Wagner (1813-1883) : Die Meistersinger von Nürnberg, drame musical en trois actes. Mise en scène : Nicolas Jœl. Décors : Jean-Marc Tehlé et Antoine Fontaine. Costumes : Gérard Audier. Lumière : Vinicio Cheli. Avec : Alan Titus, Hans Sachs ; John Treleaven, Walther von Stolzing ; Kurt Rydl, Veit Pogner ; Rainer Trost, David ; Eike Wilm Schulte, Sixtus Beckmesser ; Anja Harteros, Eva ; Yvonne Wiedstrück, Magdalena. Chœur du Capitole (chef de chœur : Patrick Marie Aubert), Orchestre National du Capitole, direction : Pinchas Steinberg.

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