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XXIe Festival Baroque de Pontoise

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Pontoise. Cathédrale Saint Maclou, 6-X-2006. Antonio Salieri (1750-1825) : Messe en ré majeur. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Requiem en ré mineur KV 626. Johanette Zomer, soprano ; Britta Schwarz, alto ; Guy de Mey, ténor ; Cornelius Hauptmann, basse. Chœur Arsys-Bourgogne (chef de chœur : Pierre Cao), Ensemble Stradivaria, direction : Daniel Cuiller.

Eglise Notre Dame, 8-X-2006. Christoph Graupner (1683-1760) : Les Sept paroles du Christ en croix. Normand Richard, basse ; Frédéric Antoun, ténor ; Claudine Ledoux, alto ; Isabelle Desrochers, soprano. Ensemble Les Idées Heureuses, direction : Geneviève Soly.

Un festival baroque de plus ?… celui de Pontoise semble vouloir combiner tous les genres ; et il y a là risque de confusion et de perte de sens dans des confrontations sans intérêt : tout n’est pas dans tout quand on mélange musique, théâtre et autres genres. Il y a aussi risque d’exhumer des œuvres sans grand intérêt en cédant à la mode du baroque ; n’avons-nous pas, ces 30 dernières années, été mis en demeure d’absorber d’innombrables concertos, sonates pour formations diverses et autres œuvres d’un intérêt médiocre ?

Les deux concerts de ce festival des 6 et 8 octobre derniers et la consultation du programme nous ont convaincu du contraire : affiche très éclectique et originale, étalée sur 1 mois et demi, programme passionnant sur le fond, sans concession à la mode du jour ou d’hier, alliant découverte et sérieux vers un répertoire parfois rare, mais le plus souvent passionnant. En témoignent cette Messe en ré majeur de Salieri et ces Sept paroles du Christ en Croix de Graupner qui ont constitué de véritables découvertes en deux concerts bien organisés et de grande tenue. Autres exemples, ces quelques pioches aléatoires dans le programme : Vespro della Beata Virgine, «  », « concert de Noël avec les prédécesseurs de Bach », Stabat Mater de Caldara, Andromaque de Racine, Stage de découverte du théâtre baroque et 7 conférences pour traverser l’âge baroque, du 28 septembre au 16 novembre, par Marc Dumont, et . Magnifique parcours avec une excellente organisation, lieux, emblématiques, transports et visites spécialement organisés, système d’abonnement très souple!

Premier programme : Messe en ré majeur de Salieri et Requiem en ré mineur de Mozart. Légende de la rivalité entre les deux compositeurs, créée et entretenue par Alexandre Pouchkine au théâtre et Milos Forman au cinéma ? Il n’en est rien, ni dans les faits, ni dans la musique entendue ce soir. Originaire de la province de Vérone, , arrivé à Vienne en 1776, y mena toute sa carrière, et s’y consacra surtout aux opéras comme directeur de l’Opéra italien, d’où la légende évoquée ci-dessus. Nommé compositeur de la cour impériale en 1774, succédant à Florian Gassman, il influa réellement sur la vie musicale viennoise et forma le deuxième fils de Mozart, Liszt et surtout Schubert. Ses œuvres religieuses, écrites en tant que maître de chapelle de la cour de Vienne, sont nombreuses : messe a capella, 4 messes concertantes, 2 Te deum, 2 Requiem, motets, graduels, offertoires, psaumes, vêpres, etc…

La Messe en ré majeur, dite Messe Impériale, devait célébrer le retour de campagne de Joseph II à la fin de 1788, et ne fut pas exécutée du fait de la maladie de l’empereur. Elle combine fort heureusement le creuset viennois de l’époque et sa personnalité propre, à forte spiritualité : bref Kyrie, très mozartien, éclatant Gloria avec fugue finale, Credo d’écriture homophone à la , et final dans la très forte intensité expressive de l’Agnus Dei avec l’éclat de ré majeur pour le « Dona Nobis Pacem ». La confrontation de cette messe avec le Requiem de Mozart, fort enrichissante en soi, voyait son intérêt rehaussé par la grande qualité, vocale du Chœur Arsys de Bourgogne et des solistes, instrumentale de l’, tous conduits magistralement par auquel avait laissé la baguette. La qualité des phrasés, le style adéquat, la précision des plans sonores, la maîtrise de l’architecture, font regretter que ce concert n’ait pas été enregistré !

Deuxième programme encore plus étonnant et remarquable, les Sept paroles du Christ en Croix de . Qui connaît ce musicien, presque exact contemporain de Jean Sébastien Bach, chassant sur les mêmes terres musicales et géographiques ? Et qui a déjà entendu quelques mesures de sa musique ?

Né en 1683 à Kirchberg, il fréquente la Thomasschule à Leipzig ; études de droit, claveciniste de théâtre, il compose des opéras ; en 1723 il est retenu au poste de Cantor à Leipzig, mais doit renoncer à cause du refus de son employeur de le laisser partir. Musicien d’Europe du nord, de la même tradition que Jean Sébastien Bach, sans pour autant qu’ils soient « jumeaux », sa production se chiffre à plus de 1 400 cantates, près de 50 concertos, plus de 100 « symphonies », sans doute assez lointaines de celles de Stamitz à Mannheim, de Haydn et Mozart à Vienne. Ce cycle de cantates des Sept paroles du Christ en Croix ne s’apparente en rien aux passions du Cantor de Leipzig. Pour reprendre l’analyse de l’excellent programme remis pour ce concert, les deux passions de Bach sont des drames mettant en scène les protagonistes du récit présenté par l’évangéliste, avec toute sa dimension collective et humaine. Les cantates de Graupner, créées en 1743, sont des méditations sur les thèmes évoqués par chacune des paroles du Crucifié. Les moyens vocaux et instrumentaux sont aussi fort différents : pour Bach l’orchestre, le chœur et les solistes, pour Graupner un petit effectif d’instruments, deux chalumeaux et un hautbois et un quatuor de solistes auxquels sont confiés récitatifs, airs et chorals ; il se concentre ainsi sur « l’expérience intime de l’âme du croyant et met en relief la paix et l’allégresse dans le salut qui résulte pour le chrétien du sacrifice de la croix ».

Les productions analogues de nombreux compositeurs tels Schütz, Buxtehude, Telemann, Graun, Bach, antérieures ou contemporaines, témoignent de la place centrale qu’occupe le Mystère de la Croix et les Sept paroles prononcées par Jésus telles qu’elles nous ont été transmises par les évangélistes. La profonde originalité de ce cycle des Sept paroles du Christ en Croix, au regard de ces nombreuses productions réside dans leur caractère de méditation teinté d’allégresse, de sérénité et d’optimisme, avec parfois des allures de chant de victoire, comme le « Est ist volbracht » (tout est achevé), chanté en arpège ascendant triomphal ; elle réside aussi dans l’harmonie et l’instrumentation très expressives, avec partie instrumentale parfois virtuose. De plus, il s’agit bien d’un cycle comme le montre le parallélisme des formes établi entre les différentes cantates : parole en arioso, récitatifs, aria da capo ou duo, puis choral harmonisé à 3 ou 4 parties.

Pour des raisons évidentes de durée, une parole, la deuxième, a été supprimée du concert. Quel travail musical remarquable, quel cheminement pour l’auditeur au cours de ce concert de 2h30, entracte compris et quelle découverte ! Et il faut le dire enfin, quelle belle réalisation de cet ensemble Les Idées Heureuses, sous la houlette de cette remarquable musicienne, chercheuse passionnée et passionnante qu’est , réalisation complètement pensée, maîtrisée dans les moindres détails musicaux, note par note, mais aussi grande séquence par grande séquence.

a fait part au public nombreux et passionné, qu’il faisait partie des 950 auditeurs qui avaient ou auraient bénéficié de cette « recréation mondiale » ; elle a aussi expliqué qu’aucun enregistrement de ce cycle n’existe encore, parce que l’édition n’en est pas encore aboutie, lacune qui devrait être comblée dans les 2 ans. Elle a raconté cette (re)découverte : projet de « retour aux sources » et recherches sur le répertoire de clavecin non édité de nos jours ; elle trouve à l’université Yale (New Haven, Connecticut) les Partiten auf das Clavier (1718), 8 partitas d’un dénommé Graupner et dans la foulée, 12 partitas du même (1722). Elle établit ensuite un contact étroit avec la bibliothèque de Darmstat, joue régulièrement et enregistre cette géniale musique de clavecin, se rend compte du potentiel du compositeur au point de transformer le projet « retour aux sources » en projet « Graupner ».

Signalons enfin, qu’une vingtaine de disques existent d’ores et déjà, la majorité d’entre eux enregistrés par notre héroïne au clavecin ou à la direction de son ensemble Les Idées Heureuses, mais aussi d’autres par Philipe Herreweghe – Collegium Vocale -, ou le , ou encore Pal Nemeth et La Capella Savaria, liste non limitative….

Tout ceci pour dire que l’aventure et les découvertes passionnantes ne sont pas terminées. On en reparlera sans doute bientôt à ResMusica, espérons-le….

Crédit photographique : © DR

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Pontoise. Cathédrale Saint Maclou, 6-X-2006. Antonio Salieri (1750-1825) : Messe en ré majeur. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Requiem en ré mineur KV 626. Johanette Zomer, soprano ; Britta Schwarz, alto ; Guy de Mey, ténor ; Cornelius Hauptmann, basse. Chœur Arsys-Bourgogne (chef de chœur : Pierre Cao), Ensemble Stradivaria, direction : Daniel Cuiller.

Eglise Notre Dame, 8-X-2006. Christoph Graupner (1683-1760) : Les Sept paroles du Christ en croix. Normand Richard, basse ; Frédéric Antoun, ténor ; Claudine Ledoux, alto ; Isabelle Desrochers, soprano. Ensemble Les Idées Heureuses, direction : Geneviève Soly.

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