La Scène, Opéra, Opéras

Cythère à terre

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Dijon. Grand Théâtre. 3-IV-2007. Jacques Offenbach (1819-1880) : La Belle Hélène, opéra bouffe en trois actes sur un livret de Henri Meilhac et Ludovic Halévy. Mise en scène : Olivier Desbordes. Décors, costumes, lumières : Patrice Gouron. Avec Brigitte Antonelli, Hélène ; Martial Defontaine, Pâris ; Eric Perez, Calchas ; Jean-Claude Saragosse, Agamemnon ; Eric Vignau, Ménélas ; Agnès Bove, Oreste ; José Canales, Achille. Christophe Hudeley, Ajax 1 ; Eric Pezon, Ajax 2. Chœur (chef de chœur : Bruce Grant) et orchestre du Duo Dijon, direction : Thierry Weber.

La belle Hélène

Imaginons que nous ouvrons la chronique musicale d’un hebdomadaire qui soit à la fois « Gala » et « Le Canard enchaîné ». Nous voici chez les grands de ce monde, politiciens, roitelets de province : Agamemnon le roi barbu, son beau-frère Ménélas, l’époux de la reine Elisabeth, pardon, Hélène, les deux frères Kaczynski, pardon, Ajax 1 et 2 (des héros récurrents…), le bouillant Poutine, pardon, Achille ! Il y a aussi LA reine, « la plus belle femme du monde », rangée des barrières, aspirant à un statut de femme honorable : c’est Cécilia, pardon, la blonde Hélène.

Au vu du titre mythologique, on s’attendrait à du sérieux, à des comportements nobles, à des scènes d’amour dignes de Tristan. Que nenni ! Il faut bien se rendre compte que ces gens-là sont comme tout le monde. L’augure Calchas va-t-il enfin apporter la touche de grandeur sacrée ? Hélas non, c’est un curé en soutane qui aurait une fâcheuse tendance à se réfugier derrière le principe de « fatalité ». Et en plus il est jaloux et bondit comme un cabri quand on annonce la venue d’un augure rival ! Espérons au moins que les valeurs de la famille échappent au naufrage chez ces vrais grecs. Hélas, Hélas, Hellas ! Oreste, le fils d’Agamemnon, tourne mal : il s’encanaille au point d’adopter la gouaille des banlieues bonnes à karchériser. « C’est avec ces dames qu’Oreste / Fait danser l’argent à Papa. / Papa s’en fiche bien du reste / Car c’est la Grèce qui paiera. »

Le chœur antique qui représente la nation grecque aurait tendance à aboyer avec les loups. « Un vil séducteur / Nous insulte et nous outrage / En Grecs pleins de cœur / Faisons-lui plier bagage. » Il ne manque cependant pas de répartie ; quand Ménélas demande : « quelle différence y a-t-il entre les cornichons et Calchas ? », le peuple répond aussitôt : « il n’y en a pas ».

Le nom de opère une remontée spectaculaire dans les sondages, car ses œuvres correspondent aussi à certains travers de notre époque, à moins que ces travers ne soient un trait permanent du genre humain. Pourtant il semble qu’Offenbach et ses librettistes soient encore plus portés sur la satire sociale que Molière en son temps. Le genre de l’opérette et de l’opéra bouffe reste bien vivant et des parallèles se font naturellement entre la société bourgeoise du Second Empire, pour laquelle l’important n’est « pas de tricher, mais de ne pas se faire pincer », et la nôtre qui vit les yeux rivés sur le CAC 40.

Le seul rôle véritablement touchant est celui d’Hélène, qui est dotée d’une nature sincère et naïve, mais soumise à la « fatalité », c’est-à-dire souvent à ses désirs : désirs d’embourgeoisement et de respectabilité, mais aussi désir d’amour à tout prix ; ce prix peut être l’adultère : il est bien excusable puisque Ménélas n’est qu’un sot et que la tromperie n’est que le fruit d’un rêve. Offenbach met en valeur son personnage en le gratifiant de la plus belle partie vocale de l’œuvre. avait bien inauguré le rôle ; Brigitte Antonelli l’assume avec efficacité et sensibilité. Elle a déjà fait cette année à Dijon une prestation remarquée dans Le pauvre Matelot de Darius Milhaud, dans le cadre du « Festival des Années Cinquante ».

Pâris, berger landais à échasses et béret basque, est le seul personnage qui fasse allusion aux bergeries antiques remises à la mode au XVIIIe siècle. n’est pas inconnu des Dijonnais et il reste à la hauteur de la situation même quand il descend de ses échasses. Oreste se présente comme un rappeur en survêt’rouge et casquette sur la nuque ; il ne se déplace pas sans ses « deux hétaïres », Lœna et Parthénis, deux greluches en jeans et marcel dont Hélène dit : « il n’y a que ces femmes-là pour s’habiller avec une telle audace ». Ce trio désopilant ne parle pas Argos mais plus souvent verlan. Calchas a un rôle important : il sert de liaison entre les différents groupes. Eric Pérez, que nous avons apprécié cette saison comme metteur en scène et comme chanteur en récital, plante d’une façon très convaincante un curé cauteleux et opportuniste.

Les costumes sont farfelus et hétéroclites. Achille au pied léger arbore une palme au pied droit plutôt encombrante et un costume de plongée barré d’une écharpe tricolore. Au second acte le costume d’Hélène est plein d’invention, élégant par sa ligne et rendu kitsch par des pois imprimés. Ses suivantes sont affublées de sacs oranges à poils synthétiques hérissés qui peuvent les transformer en coussins. Ces costumes aux couleurs agressives évoquant les années 50 et 70 contrastent avec la sobriété lumineuse des décors à l’antique.

Voici une œuvre qui nous fait toujours rire et qui est bien servie par tous ses interprètes. A l’évidence a constitué une troupe stable pour les spectacles lyriques du Duo, et il obtient une qualité assez constante tant sur le plan de la mise en scène que sur celui de la musique, interprétée par un groupe de chanteurs confirmés et par l’orchestre local, ici déguisé en équipage de yacht. Bon départ pour Cythère !

Crédit photographique : © Duo Dijon 2007

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Dijon. Grand Théâtre. 3-IV-2007. Jacques Offenbach (1819-1880) : La Belle Hélène, opéra bouffe en trois actes sur un livret de Henri Meilhac et Ludovic Halévy. Mise en scène : Olivier Desbordes. Décors, costumes, lumières : Patrice Gouron. Avec Brigitte Antonelli, Hélène ; Martial Defontaine, Pâris ; Eric Perez, Calchas ; Jean-Claude Saragosse, Agamemnon ; Eric Vignau, Ménélas ; Agnès Bove, Oreste ; José Canales, Achille. Christophe Hudeley, Ajax 1 ; Eric Pezon, Ajax 2. Chœur (chef de chœur : Bruce Grant) et orchestre du Duo Dijon, direction : Thierry Weber.

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