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Juan Diego Flórez, vers l’essentiel

La Scène, Opéra, Opéras

Turin. Teatro Regio. 16-V-2007. Gaetano Donizetti (1797-1848) : L’Elisir d’Amore, opéra en deux actes sur un livret de Felice Romani. Mise en scène : Fabio Sparvoli. Décors : Mauro Carosi. Costumes : Odette Nicoletti. Lumières : Vinicio Cheli. Avec : Eva Mei, Adina ; Juan Diego Flórez, Nemorino ; Giorgio Caouane, Belcore ; Nicola Ulivieri, Dulcamara ; Paola Qualiata, Gianetta ; Mario Brancaccio, assistant de Dulcamara. Chœur du Teatro Regio (chef de chœur : Claudio Marino Moretti), Orchestre du Teatro Regio, direction : Antonello Allemandi

L’Elisir d’Amore

Peu importe que la légende veuille que Donizetti ait composé L’Elisir d’Amore en deux semaines alors qu’il lui en fallut six, le seul air « Una furtiva lagrima » suffit à motiver quiconque d’assister à cet opéra. De surcroît, quand le théâtre annonce dans le rôle de Nemorino, ne pas s’y précipiter tient du sacrilège. Et pourtant, le Teatro Regio n’a pas fait le plein pour cette soirée de première. Mettons cette relative « désertion » d’une partie du public au bénéfice du pont festif de l’Ascension (même si en Italie, ce jour n’est pas férié !) plutôt qu’à l’attitude fréquemment blasée des publics de premières. Reste que les absents ont eu tort car le spectacle est un enchantement.

Non pas que la mise en scène de Fabio Sparvoli soit délirante d’originalité. Se bornant à raconter l’intrigue sans excès, il en trace le déroulement avec une bonhomie campagnarde de bonne tenue quoiqu’un peu trop sage. On sourit souvent, on rit rarement. Dans un décor (Mauro Carosi) bucolique très réaliste, la scène est habitée par un groupe d’une bonne trentaine de paysans et de paysannes vaquant aux travaux de la ferme. Pourtant, alors que les éclairages restent encore particulièrement discrets, dans l’ombre d’un auvent, il est déjà là, occupant l’espace de sa présence magique. Même dans l’immobilité, on ne distingue que lui. Et quand s’élève son « Quanto è bella, quanto è cara ! », le rideau est levé depuis à peine cinq minutes, on ne voit plus que lui : le ténorissimo .

Beau, jeune, sain, souriant, le ténor s’impose à travers un chant au legato de rêve. Dès les premières notes, le charme opère. Délaissant l’image souvent représentée de l’idiot du village, Juan Diego Flórez construit un personnage de jeune homme désespérément amoureux. Émouvant dans sa timidité refrénée, sa voix se pare d’une simplicité extrême, d’un dépouillement vocal qui est le sceau des plus grands chanteurs. Le phrasé de Juan Diego Flórez tend vers l’essentiel, vers la vérité du texte, vers la profondeur du sens. Si les vocalises ne sont pas absentes, jamais elles ne sont lancées pour briller ou se faire admirer, mais dans la seule intention d’embellir le texte. Tout son chant tend vers l’authenticité. Les aigus les plus aériens ne sont proclamés que dans la continuité de la ligne musicale. Jamais la voix n’éclate, jamais elle n’aveugle, restant confinée dans le raffinement le plus subtil de la mélodie. Avec une diction parfaite, Juan Diego Flórez déroule son chant avec un art consommé du belcanto. Sans s’imposer aux autres protagonistes autrement que par son seul talent, il se fond à la hauteur de ses collègues. Il offre une leçon de sagesse et d’humilité pour la seule victoire de Donizetti. Il atteindra le sommet de l’émotion quand, dans la pénombre, il entonnera un subliminal « Una furtiva lagrima » comme jamais jusqu’ici un ténor (même Luciano Pavarotti !) ne l’a chanté. Bien sûr, l’air est porteur mais ce qu’en tire Juan Diego Flórez, de beauté, d’intelligence, d’émotion sentimentale, est bouleversant. C’est non seulement l’apothéose de l’opéra de Donizetti, mais plus encore le chant d’un jeune homme éperdu d’amour. Il ne chante plus, il raconte avec la mélodie et les notes que le compositeur a couchées sur sa partition, comme dans un concerto qu’il aurait écrit pour lui. Le public ne s’y trompe pas. Le chant éteint, la mélodie de l’orchestre consommée, le public éclate en un long, très long applaudissement interrompant la représentation pendant une dizaine de minutes.

L’engagement profond du ténor n’a cependant pas transcendé tous les autres protagonistes. Ainsi, même si habitée d’aigus de bonne facture, la voix d’ manque de la jeunesse, de l’entrain que réclame cette attendrissante comédie amoureuse. La soprano apparaît vocalement plus âgée que son compagnon et jamais elle ne fait croire à sa sensibilité de bien-aimée. De son côté, (Dulcamara) n’est pas très à l’aise dans ce personnage excessif. À trop jouer, il oublie le chant. Tout autre la prestation de (Belcore). Il campe avec humour et théâtralité un officier convaincu de son pouvoir sur la gent féminine. Débarrassé d’une certaine vulgarité dans laquelle il avait confiné sa puissance, son chant a gagné en subtilité. À preuve, les scènes qu’il partage tant avec Juan Diego Flórez qu’avec les autres protagonistes témoignent d’un réel talent d’acteur-chanteur. Sans complexe, il impose un personnage haut en couleurs et l’investit dans un parfait équilibre vocal et théâtral.

À la baguette, le chef italien entraîne un bel Orchestre du Teatro Regio dans une constante recherche de musicalité laissant à la diversité de ses tempi le soin d’exprimer la beauté de ces pages de musique raffinée.

Crédit photographique : © Ramella & Giannese/Fondazione Teatro Regio di Torino

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