Concert-portrait Unsuk Chin à Musica

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Strasbourg. Palais de la Musique et des Congrès 06-X-2007 György Ligeti (1923-2006) : Atmosphères ; Lontano ; Unsuk Chin (né en 1961) : Die Trœrinnen ; Kalà. Juanita Lascarro, Anja Kaesmacher, sopranos ; Ruth Sandhoff, mezzo-soprano ; Andreas Hörl, basse. WDR Rundfunkchor Köln ; Orchestre symphonique de la Radio SWR de Stuttgart, direction : Rupert Huber.

Festival Musica 2007

Après le passionnant week-end strasbourgeois consacré à l’œuvre d’Emmanuel Nunes, le second temps de Musica, en quatre concerts, nous révélait l’univers de la compositrice coréenne . Résidant à Berlin depuis 1988, elle a débuté des études de piano à Séoul où elle décide dès l’âge de treize ans de devenir compositrice. C’est Sukhi Kang, élève du très célèbre Isan Yung qui la guide dans ses premiers travaux et l’initie à la technique sérielle. Lauréate d’une bourse de la DAAD, elle part alors étudier en Allemagne à l’académie de Hambourg où elle fait la rencontre décisive de , bouffée d’air libératrice qui l’amène à renier toute sa production d’avant 1985.

Avec, comme invité, la soprano Ha Yung Lee, l’Ensemble Moderne sous la direction de Franck Olu interprétait, dans le premier concert de 17 heures, une des œuvres emblématiques de la compositrice, Akrostichon-Wortspiel, sous-titrée « sept scènes de contes de fée » pour petit ensemble (une harpe, une mandoline, trois cordes et percussions) et une voix soliste. Epure sonore éblouissante dont l’instrumentation très raffinée vient souligner le traitement original et fantasque du poème, cette partition de 1991 va révéler le talent de au monde musical et fixer certaines de ses orientations personnelles, l’univers du conte et du merveilleux par exemple – elle vient de créer son opéra Alice aux pays des merveilles – et son attirance pour les voix, la voix féminine en particulier.

Le déploiement d’un important dispositif – chœur, solistes et grand orchestre – pour le concert du soir modifiait bien évidemment la donne en nous plongeant tout d’abord dans le texte grec d’Euripide avec die Trœrinnen (Les troyennes), sorte de cantate écrite en 1990 et figurant en tête du catalogue d’Unsuk Chin. Des ondes épiques semblaient d’ailleurs traverser la ville de Strasbourg ce samedi soir puisque, au même moment, mettait en scène la Cassandre de Michaël Jarrel à l’opéra National du Rhin !

Le projet est ambitieux – trop lourd peut-être ? – mais mené avec beaucoup de fermeté et d’un seul tenant par la compositrice qui, grâce à un très bel équilibre des masses en présence, une texture serrée de l’orchestre et une tension dramatique accrue par la recherche de tessitures extrêmes – saluons la vaillance des trois solistes -, parvient à communiquer la dimension tragique et le souffle puissant de cette fresque antique qui n’en porte pas moins les stigmates d’un genre un peu vieilli.

Sur un autre registre – il s’agit là de textes choisis dans différentes langues par la compositrice – mais avec la même opulence sonore, Kalà écrit en 2000 fait se succéder sept tableaux d’une facture assez aventureuse et toujours variée rappelant par moments les textures ligetiennes. L’invention mise en œuvre n’exclut pas une certaine naïveté, revendiquée, on le sait, par le maître hongrois pour « libérer des forces vitales ». L’univers ludique et virtuose de Kalà laisse deviner chez Unsuk Chin une âme d’explorateur qui s’exerce ici comme dans Akrostichon-Wortspiel sans toutefois parvenir à la même cohérence formelle.

Avant chacune de ces pièces, l’orchestre symphonique de Stuttgart mené par le geste puissant de Ruppert Huber donnait à entendre et à confronter – la chose n’est pas si fréquente – les deux pièces majeures pour grand orchestre de Ligeti, Atmosphères et Lontano (1961 et 1967) appartenant à la même époque « micropolyphonique » du compositeur mais laissant clairement apparaître une évolution dans la texture orchestrale.

Dans Atmosphères où Ligeti joue en continu sur les transformations de la matière sonore, l’orchestre su admirablement rendre les couleurs rougeoyantes et l’effet prodigieux de masse mouvante que Ligeti modèle à son désir. Lontano sonna avec plus de transparence, dans une texture raffinée et plus fluide qui laisse déjà entrevoir les nouvelles orientations du compositeur en matière de lignes polyphoniques. Défi pour le chef et ses interprètes, ces deux pièces de référence dans le concert-portrait de son élève Unsuk Chin rendait un hommage posthume et fervent au plus aventureux de nos compositeurs.

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