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Une Lucia bien provinciale

La Scène, Opéra, Opéras

Lausanne, Théâtre de Beaulieu. 26-X-2007. Gaetano Donizetti (1797-1848) : Lucia di Lammermoor drame tragique en 2 actes sur un livret de Salvatore Cammarano, d’après Walter Scott. Mise en scène : Frédéric Bélier Garcia ; décors : Jacques Gabel ; costumes : Katia Duflot ; lumières : Franck Thévenon. Avec : Gabriele Viviani, Lord Enrico Ashton ; Nicoleta Ardelean, Lucia ; Marc Laho, Sir Edgardo Di Ravenswood ; Arutjun Kotchinian, Raimondo Bidebent ; Davide Cicchetti, Lord Arturo Buchlaw ; Isabelle Henriquez, Alisa ; Valerio Contaldo, Normanno. Chœur de l’Opéra de Lausanne (chef de chœur : Véronique Carroz). Orchestre de Chambre de Lausanne, direction : Roberto Rizzi Brignoli

Avec les grands travaux qui vont priver l’Opéra de Lausanne de sa scène pendant les deux prochaines saisons, la délocalisation de ses spectacles contraint la programmation de sortir les «gros tubes» de l’art lyrique pour que l’affiche compense l’inévitable désertion d’un public habitué à son environnement scénique. Ainsi il incombait à la populaire Lucia di Lammermoor d’ouvrir les feux de cette saison hors les murs. Avec ses musiques délicieusement mélodiques, ses airs admirables, l’œuvre de Donizetti ne cesse de faire le plein des théâtres qui la mette à son programme. Pari réussi puisque le Théâtre de Beaulieu et ses 1750 places affichent (presque) complet.

Au terme de cette soirée d’ouverture de l’Opéra de Lausanne, le public échangeait ses commentaires. «Comme la soprano a une jolie voix», «j’ai bien aimé bien le ténor », «le baryton est bien beau gosse», «l’orchestre jouait trop fort» pouvait-on entendre ici et là. Des réactions somme toute banales mais qui ne laissent pas pourtant transparaître un enthousiasme démesuré. Mais alors, où étaient tous ces gens applaudissant à tout rompre dès le rideau tombé ? D’un niveau artistique résolument provincial, bien en deçà de celui des productions lausannoises de l’an dernier, ce spectacle ne mérite pas cette exaltation.

Dans sa mise en scène (?), Frédéric Bélier Garcia propose une lecture extrêmement conventionnelle d’un drame dont il survole les enjeux humains. Caricaturant ses personnages, son récit se borne finalement à un sordide crime passionnel. Dans un décor d’une tristesse d’exécution coupable, étranger à l’action (où est la fontaine à laquelle se réfère chaque protagoniste?), incongru (que vient faire ce vitrail turquoise d’un Christ en croix?), si la scène de la folie de Lucia reste bien dirigée, pourquoi plonger si fréquemment le plateau dans l’obscurité et focaliser ses lumières sur le héros déclamant? Isolés de l’action dramatique, projetés dans une solitude scénique, les protagonistes se retrouvent comme transportés dans un récital costumé. Ainsi crûment exposés à leurs prestations vocales, seuls quelques-uns s’y sentent à l’aise.

A ce jeu, le plateau révèle l’indéniable suprématie de la soprano roumaine (Lucia) dont la voix racée lui donne une autorité vocale peut-être trop imposante pour la fragilité du personnage. Tenant le spectacle, son admirable vocalité se joue aisément des embûches de la partition. Cependant, théâtralement trop souvent sur la réserve, elle occulte ses émotions amoureuses et ses débordements de folie meurtrière. Se donnant généreusement à son rôle, pourquoi n’a-t-elle pas profité de son légitime état de fatigue pour laisser parler le théâtre dans son air final au lieu de s’appliquer au seul belcanto? Son personnage n’en aurait été que plus émouvant. Certes, à ses côtés, le plateau vocal s’avère souvent bien pâle à l’image de la basse Arutjun Kotchinian (Raimondo Bidebent) dont la vocalité «trombonante» manque totalement de finesse en fait un prêtre terrifiant à l’opposé de ce qu’on attend de ce personnage. Si (Lord ) possède des moyens vocaux exceptionnels, il ne s’en sert que trop dans la puissance conférant à son chant une rudesse peu seyante à l’expression belcantiste. Très beau musicien, le ténor (Sir ) module sa belle voix, exprime un discours intelligent laissant l’impression d’être dans un emploi qui lui convient parfaitement. Toutefois, la justesse n’étant pas toujours au rendez-vous, elle devient de plus en plus présente au fil des actes. La générosité vocale ne suffisant plus à cacher ces défaillances, c’est dans la gêne que le ténor termine laborieusement sa prestation.

Avec un chant souvent mou et une prononciation discutable, le Chœur de l’Opéra de Lausanne déçoit quelque peu. Il est encore loin du niveau d’excellence dans lequel sa cheffe, l’avait laissé voici quelques années. De son côté, l’ semble moins à l’aise qu’à l’accoutumée. Souvent bruyant, la faute peut-être à sa difficulté de s’adapter à l’acoustique de la salle ou encore à la direction souvent excessive de (que les mélomanes avertis remercieront de la restitution de quelques heureux ajouts à une partition si souvent tronquée).

Crédit photographique © Marc Vanappelghem

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